par Marcomario Guadagni
Jeune Cinéma n°344-345, printemps 2012
Sorties les mercredis 11 avril 2012 et 19 novembre 2025
Un écrivain sur le déclin arrive dans une petite bourgade des États-Unis pour y promouvoir son dernier roman de sorcellerie. Il se fait entraîner par le shérif dans une mystérieuse histoire de meurtre dont la victime est une jeune fille des alentours.
Le soir, il rencontre en rêve l’énigmatique fantôme d’une adolescente prénommée V. "J’ai rêvé que je me trouvais à l’entrée d’un hôtel délabré et que je rencontrais une adolescente malicieuse avec les dents tordues et couvertes de bagues. En plaisantant, elle m’a dit qu’elle était un vampire. J’étais légèrement méfiant. Nous avons pénétré dans la bâtisse où des gens parlaient d’une tombe dans laquelle des enfants avaient été enterrés."
Le rêveur est Francis Ford Coppola, et ce rêve remonte à la nuit du 22 octobre 2009. Le montage de Tetro (2009) presque achevé, il est en voyage en Turquie pour évaluer le potentiel de la ville comme lieu de tournage pour son prochain film, quand il rêve. "L’endroit donnait froid dans le dos, alors je suis sorti. L’adolescente est réapparue, se moquant de moi et me taquinant." Arrêter les moqueries d’une jeune fille apparue en rêve est une excellente raison pour faire un film. Mais il faudra respecter trois impératifs avant de commencer : écrire le scénario, financer soi-même le projet afin de garantir sa liberté artistique et, troisième impératif catégorique, le film devra nécessairement avoir un écho personnel - un aspect de soi-même ou de notre vie que nous n’aurions pas compris.
Pour respecter ces trois impératifs, il faut s’appeler Francis Ford Coppola. "Je me suis rendu compte à quel point je me sentais responsable de la mort de mon fils. Il m’avait demandé de l’accompagner à un parc au bord de l’eau où se trouvaient des bateaux, et je ne l’ai pas fait. Je pensais qu’il s’agissait de bateaux pour enfants, pas de hors-bords. Ce que j’ai appris avec cette histoire, c’est combien j’avais au fond de moi le sentiment que j’aurais pu empêcher cet accident, si seulement j’avais été présent."
Si, pour tout travail analytique, il faut un transfert, le spectateur peut facilement l’identifier au personnage de Hall Baltimore, écrivain alcoolique, magnifiquement interprété par Val Kilmer, transfert dont Francis Ford Coppola se sert pour faire son travail du deuil. Et l’analyste ? Dans ce film il s’appelle Edgar Poe ( Ben Chaplin, impressionnant dans sa ressemblance avec l’écrivain), et c’est en rêve qu’il se manifeste pour accompagner son patient, dans l’enquête qui l’amènera à découvrir le vraie coupable de la mort de la jeune fille du village ainsi que l’absence de coupable (mais non pas de culpabilité) qui se cache derrière la mort de la fille de Baltimore.
Francis Ford Coppola se sert du genre pour calmer ses angoisses, pour les disposer sur le fond lisse d’un écran illuminé, dans les scènes de rêve, au clair de lune bleu couleur acier, presque monochrome. À la nuit américaine du rêve répondent les scènes de jour reprises avec des mouvements de caméra très classiques, limitant au maximum la virtuosité inutile.
Au moment culminant de l’histoire, lorsque l’enquête atteint son apogée, le spectateur est invité alors à replonger dans la scène primaire, confortablement assis dans son fauteuil, Edgar Allan Poe et Hill Baltimore, à ses côtés. "Ceux qui rêvent les yeux ouverts connaissent beaucoup des choses qui échappent à ceux qui rêvent les yeux fermées", a écrit Edgar Allan Poe dans sa nouvelle Eleonora (1841). Dans le film de Francis Ford Coppola, la vision du spectateur (rêveur aux yeux ouverts) et celle du personnage Baltimore (rêveur aux yeux fermés) trouvent ainsi un point de fuite commun : fuite de la zone d’ombre et accès à la lumière du réveil.
Marcomario Guadagni
Jeune Cinéma n°344-345, printemps 2012
Twixt. Réal, sc : Francis Ford Coppola ; ph : Mihai Malaimare Jr. ; mont : Robert Schafer, Glen Scantlebury & Kevin N. Bailey ; mu : Osvaldo Golijov & Dan Deacon ; déc : Katherine Covell ; cost : Marjorie Bowers. Int : Val Kilmer, Bruce Dern, Ben Chaplin, Elle Fanning, Joanne Whalley, Tom Waits, Joanne Whalley, Anthony Fusco (USA, 2011, 89 min).