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À vendre (1998)
de Laetitia Masson
publié le mercredi 26 novembre 2025

par Philippe Roger
Jeune Cinéma n°251, septembre-octobre 1998

Sélection officielle Un certain regard du Festival de Cannes 1998

Sorties les mercredis 26 août 1998 et 26 novembre 2025


 


Pire que Manuel Pradal (1964-2017), Laetitia Masson démontre, par son parcours, l’échec d’une entreprise pédagogique en matière de cinéma, lorsqu’on l’envisage sur le seul plan productif. À quoi servent des écoles comme la Fémis, si ce n’est à fournir au marché des simulacres de metteurs en scène ? Ce jeu de dupes, où le produit "jeune cinéaste" est coté un temps à la bourse des valeurs cyniques, en a perdu plus d’un. De toute façon, les écoles ne reflètent qu’un état malade d’une société. Dans l’affaire, ce sont les producteurs qui sont les plus coupables, par leur irresponsabilité. À vendre est, de fait, un film ni fait ni à faire. Tout juste un symptôme. Si le film existe un peu, c’est par une des plus vieilles lois du cinéma, celle du mimétisme qui voit metteur en scène et acteur principal s’observer jusqu’à l’osmose, comme l’on tombe parfois dans son reflet en un miroir. Sandrine Kiberlain prête sa présence, ce qui est déjà beaucoup, tout en restant insuffisant. Un film ne se meut jamais sur un seul élément, et à un soleil, il faut des planètes. Or À vendre souffre d’une double infirmité rédhibitoire : son soleil est une étoile morte, ses planètes de pauvres astéroïdes. Autrement dit, la distribution est bancale, et le déséquilibre de la distribution saute au yeux. Il est cruel de faire jouer ensemble des êtres sans rapport aucun entre eux.


 

La mère de France ne joue si faux que parce qu’elle fait face à un Italien expérimenté. L’hôtelière qui lui succède ne vaut guère mieux, fantoche prélevé au social. Et ainsi de suite : tous les comparses souffrent de ces hiatus. Quant aux comédiens réellement coriaces, comme le grand Jean-François Stévenin, il est clair qu’ils jouent pour eux-mêmes, sans se soucier du film. Car l’ambiance ne "prend" pas, et chaque élément reste lui-même sans se bonifier au contact des autres. Cette stérilité ne s’explique que trop par la déficience du personnage central. Si France est absente dans l’histoire, c’est d’abord parce qu’elle n’existe pas. Sandrine Kiberlain n’est guère aidée par un scénario désorienté, aussi vide que la coquille qu’elle est censée habiter. France ne désire rien, nous apprend-on. Certes, mais cette absence n’est pas construite et chaque séquence est une impasse. Naïveté ou cynisme de Laetitia Masson ? On ne sait. Peut-être les deux. Car ce film combine les maladresses de la débutante qu’elle est demeurée, avec les roueries de la faiseuse qu’elle a appris à être, et dont les jongleries narratives apparaissent vite éventées.


 

Cocasse, le paradoxe est surtout révélateur d’un certain état du cinéma français. On accepte les incohérences dues à l’absence combinée du talent et du travail, dans la mesure où elles s’affichent avec l’aplomb agressif de la mode la plus racoleuse. Révélateur en est le traitement musical. Dans le prolongement d’un générique clipé jusqu’au dégoût, le fond du film se trouve être la froideur mécanique d’un faux rythme sans âme car sans temporalité (il faut à la durée autre chose qu’une accumulation du même). Ça tape aux tympans sans remonter au cœur. Et lorsque la réalisatrice a soudain besoin d’une pincée d’émotion, vers la fin, elle injecte un peu de Haendel à ses plans exsangues. Plaqué, le "Dixit dominus" reste à l’état de gag pitoyable, même pas incongru puisqu’il s’intègre au maniérisme d’un film post-moderne. À vendre est glaçant par absence de regard. Rien ne regarde les comédiens, si ce n’est une caméra abandonnée.


 


 

Si l’on creuse un tant soit peu ce néant, on s’aperçoit que les faux airs sérieux de Laetitia Masson dissimulent une immaturité confondante et des contradictions plutôt burlesques. On lui a appris en cours que le sexe et l’argent doivent structurer les rapports sociaux, elle en remet donc une couche. Mais ces audaces sonnent aussi faux que son Haendel parachuté. Quand France reçoit ses heures de femmes de ménage tout en récurant la cuvette des toilettes, on se dit que la métaphore de l’argent sale est plutôt usée. La méchanceté gratuite et la misandrie ressassée qui se surajoutent à ce misérabilisme chic prouve qu’il n’y a rien de bon à attendre de ce genre de films livides, juste bons à épater des bourgeois masochistes.

Philippe Roger
Jeune Cinéma n°251, septembre-octobre 1998


À vendre. Réal, sc : Laetitia Masson ; ph : Antoine Héberlé ; mont : Aïlo Auguste-Judith ; mu : : Siegfried ; déc : Arnaud de Moleron. Int. : Sandrine Kiberlain, Sergio Castellito, Jean-François Stévenin, Chiara Mastroianni, Aurore Clément, Mireille Périer, Samuel Le Bihan, Roschdy Zem, Didier Flamand, Valérie Dréville (France, 1998, 120 mn).



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