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En avoir (ou pas) (1995)
de Laetitia Masson
publié le mercredi 26 novembre 2025

par Anne Kieffer
Jeune Cinéma n°231, janvier-février 1996

Sélection officielle au Forum de la Berlinale 1996

Sorties les mercredis 27 décembre 1995 et 26 novembre 2025


 


Décembre 1995 : la protestation envahit la rue. Dans ce contexte, la sortie du premier long métrage de Laetitia Masson a pris une résonance particulière. Coïncidence, hasard, l’impact social de En avoir (ou pas) en a été renforcé et a trouvé son public.
Alice, manutentionnaire dans une conserverie de poissons à Boulogne-sur-Mer, est licenciée pour raisons économiques. Elle encaisse le coup en sabrant le champagne avec sa copine, vendeuse de frites. À Boulogne, il n’y a pas de travail pour elle : pas même une place de standardiste à France Télécom. Alice largue les amarres et débarque à Lyon. Avec le temps, elle trouve un boulot de serveuse de bar et rencontre Bruno, un ouvrier du bâtiment. En avoir (ou pas) évacue le No future et la sinistrose récurrents de certains films contemporains en montrant comment deux jeunes surmontent la cruauté de la crise économique et l’angoisse qu’elle génère.


 

En avoir (ou pas) n’est pas un conte de fées, c’est un film sur la rencontre, l’entraide feutrée et l’espoir. Le lieu cinématographique où les personnages se croisent, s’évitent, se heurtent et se parlent est un petit hôtel lyonnais au nom cocasse d’Idéal Hôtel. L’endroit a une âme, celle de l’hôtelier marocain et de sa sœur. Une femme de ménage y apporte sa bonne humeur, sa joie de vivre et son attention aux clients. Dans "Le retour du cinéma social" (1), Laetitia Masson confie à Christophe Kantcheff que, dans cet hôtel, Alice et Bruno sont "sans domicile fixe, sans désirs fixes et sans idéaux politiques. C’est l’idéal humain qui va les fédérer et les soulever".


 


 

La construction scénaristique du film se lit dans la dynamique d’un match. À Boulogne, Alice est battue, K.O. À Lyon, elle rebondit et passe à l’offensive. Elle attaque pour trouver du travail et pour bousculer la fragilité de Bruno, authentique joueur de football, replié sur la défensive amoureuse. La photographie de Caroline Champetier colle aux lieux et à l’action. La lumière naturelle restitue la beauté des espaces du Nord tandis que Lyon est inondée de l’artifice d’un éclairage plus chaud. Si on a mis en avant l’interprétation de Sandrine Kiberlain (Alice), celle de son partenaire Arnaud Giovaninetti (Bruno) est tout aussi remarquable. Les seconds rôles renforcent la vitalité et la force du film. Les conversations d’Alice avec sa mère (Claire Denis) et avec son père et les propos tenus par l’hôtelier sur l’immigration sont des moments justes et émouvants. Qu’une jeune réalisatrice se penche sur le présent et le restitue avec une si fine observation nous bouscule. En avoir (ou pas) brille de mille petits feux. Longue vie au talent de Laetitia Masson.

Anne Kieffer
Jeune Cinéma n°231, janvier-février 1996

1. dans Politis n°373.


En avoir (ou pas). Réal, sc : Laetitia Masson ; ph : Caroline Champetier ; mont : Yann Dedet & Babeth Si Ramdane. Int : Sandrine Kiberlain, Arnaud Giovaninetti, Roschdy Zem, Claire Denis, Didier Flamand, Mehdi Belhaj Kacem (France, 1995, 90 mn).



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