Du côté de chez Hou Hsiao-sien
par Andrée Tournès
Jeune Cinéma n°192, janvier-février 1989
Sélection officielle du Festival de Locarno 1985
Sorties les mercredis 14 décembre 1988 et 26 novembre 2025
Hou Hsiao-sien est le premier cinéaste taïwanais découvert en France, et cela à travers le plus accessible de ses films, Vacances de Dong Dong, devenu Un été chez Grand-Père. Le film a pour sujet la découverte de la campagne qu’un enfant et sa petite sœur vont faire, le temps d’un été passé chez un grand-père, cependant que leur père reste en ville au chevet de la mère gravement malade. Un thème universel, celui des vacances, qui devrait permettre au public d’accéder par une voie familière aux territoires secrets de la mémoire de l’auteur et d’approcher le cinéma de Taïwan.
Trois œuvres précèdent et suivent ce film, trois films-clefs, qu’un cinéaste de 40 ans consacre au passé, le sien et celui d’une génération dont les turbulences et les mutations reflètent celles de leur pays. Ces trois films (1) - Les Garçons de Fengkuei (1983), Un temps pour vivre, un temps pour mourir (1985), Poussières dans le vent (1987) -, évoquent la vie de jeunes gens de 15-16 ans. Les jeunes garçons de Fengkuei, comme ce fut le cas de Hou Hsiao-sien, quittent leur village misérable et le foyer des parents, pour aller explorer la ville voisine, Gaixiong où comme tant de personnages du cinéma taïwanais, ils vont devenir des exclus d’une société en pleine expansion, exploration provisoire, jours comptés, en attendant la césure du service militaire.
Dans Un temps pour vivre, un temps pour mourir le jeune Ah Gu de reste, lui, dans un quartier pauvre de Taïwan. Un monde schizophrénique : l’univers familial est hanté par la nostalgie de la Chine continentale quittée en 1947 et qu’on rêve de retrouver. Les enfants sentent par ailleurs l’attirance de leur bande bagarreuse et parfois violente. Des moments du film, non marqués explicitement comme flash-back, font apparaître des souvenirs d’Ah Gu enfant. Il suit sa grand-mère dans ses balades divagantes. Transplantée à un âge où les racines ne repoussent plus, elle confond Taïwan et le continent et cherche à identifier dans les ruelles du faubourg, les chemins familiers qui menaient à son village natal. Le film est tiré d’un roman autobiographique de l’écrivain Jheng Con-wan qui vécut comme Hou Hsiao-sien une enfance campagnarde avant de filer, adolescent, à la ville. Les courses dans les ruelles, les balades à bicyclette, ces trajets en train qui mènent à la ville et ramènent au village, tissent une géographie à la manière de Marcel Proust. On va du côté de Gaixiong vers une vie d’adulte et on revient à Fenggui selon les hasards des va-et-vient mentaux. Mais cette recherche d’un temps passé n’est pas totalement privée. En rendant sensible la nostalgie des parents installés dans le provisoire, le cinéaste donne au film une dimension plus vaste où l’histoire d’une famille se reflète dans celle d’un pays.
Avec Poussières dans le vent - à ce jour le chef-d’œuvre de Hou Hsiao-sien -, on retrouve la scission entre les deux mondes, le rural et l’urbain, scission plus spatiale que temporelle dans ce cas. L’adolescent légèrement plus âgé multiplie les va-et-vient de Taïwan au village. Études finies, il y revient, pour repartir gagner sa vie. La ville est à portée de tram, les trajets sont aisés. Ah Yuan et sa petite copine vivent dans un temps indéterminé assez proche du nôtre. À la ville, un travail dur pour les jeunes, précaire mais régulier, elle coud, il est coursier. Le village n’est plus seulement le foyer d’enfance, mais un village minier que travaillent des conflits sociaux. Quand Ah Yuan part au service militaire pour trois ans, les deux se jurent fidélité et lettres quotidiennes. Mais comment tenir l’absence en laisse avec des messages incertains qui franchissent mal la mer. Une lettre manque un jour à l’appel. Ah Yuan, revenu au pays, apprend que l’aimée s’est mariée. Un plan final nous montre Ah Yuan accroupi, regardant son très vieux grand-père qui interroge le ciel, tout à ses plantations. Le regard que porte Ah Yuan sur le vieux paysan est réconcilié, avec lui-même, son malheur, son passé, son avenir. Une scène intense et brève de la parenthèse militaire nous montre Ah Yuan garde-côte recueillant une famille de pêcheurs venus en barque du continent et terrorisée d’avoir dû aborder en Chine nationaliste. Il leur donne la montre que son père lui avait donnée à son départ. Comme dans un haïku, le don de la montre scelle l’adieu à l’enfance et l’acceptation de l’autre Chine. Ces scènes militaires sont brèves, hachées, on n’y respire pas, on n’y prend pas le temps de voir et de sentir comme dans le reste du film où des longs et plus vastes plans présentent toujours le personnage accordé à l’espace. Cette scène de la montre fait pourtant écho à la scène finale. Le jeune homme y retrouve la sérénité en laissant aller l’aimée comme on regarde tomber la feuille, s’écouler le fleuve. Le don de la montre aux pêcheurs chinois nous permet de penser que l’adieu à l’adolescence est aussi adieu à la nostalgie du continent, et peut-être adieu du cinéaste à son autobiographie.
Dans Un été chez Grand-Père, Dong Dong est un enfant de maintenant. L’itinéraire qui le mène de la ville à la campagne inverse celui des autres fictions et de l’expérience vécue. C’est un film à la fois plus proche de nous, puisque l’enfant et sa famille sont contemporains, plus distancié par rapport à l’auteur puisque cet enfant est de famille aisée, bourgeoise et qu’il va vivre ses vacances comme un temps d’exploration. Une œuvre à la structure traditionnelle, qui se déroule selon la chronologie et évite les retours en arrière. L’enfant quitte la maison, arrive chez le grand-père, ouvre les yeux, commence à grandir et repart. Un film raconté au présent comme se vit le temps de l’enfance et où la séparation d’avec la mère est une absence, non une étape existentielle.
Hou Hsiao-sien a déclaré être resté indifférent à son sujet, et donc plus attentif aux formes. Un film, certes très beau, mais sans les tremblements et vibrations qui confondent récit et souvenirs. Accès plus facile donc.
L’auteur s’attarde à filmer le départ de Taïwan, et le voyage des enfants, Dong Dong et sa petite sœur, en train. La petite voudrait faire pipi, refuse d’utiliser les toilettes, se mouille et se déshabille en plein wagon. Le jeune oncle chargé de convoyer les enfants, s’éclipse à un arrêt, et le train repart sans lui. Au village, Dong Dong l’attend, rencontre des enfants, échange une petite voiture automotrice contre une tortue. Ce sont des petits tableautins familiers, sans incidences sur le récit, qui n’offrent aucun sens. Ils sont là pour eux-mêmes, agaçants si on attend la suite, merveilleux pour qui s’abandonne.
Dans les films suivants, nous suivons les adolescents qui reviennent au village après l’année au lycée : scène de train silencieuse, marche de la gare au village. Le garçon porte le sac de la fille, elle le reprend juste avant l’arrivée...
Le cinéma de Hou Hsiao-sien est tout illuminé de ces moments fugitifs, banals ou parfois bizarres. C’est le grand-père du garçon qui l’accompagne à son départ et lance dans la campagne vide des petits pétards de fête. Les ados de Tongnian Wangshi tout paumés à la ville, achètent au noir des billets pour une séance porno. La salle est censée se cacher dans un bâtiment un peu déglingué. Les trois montent un escalier, deux, trois étages en construction et là, découpée en forme de cinémaScope, ils découvrent une ouverture sur Taïwan. Ça ne s’invente pas, la crédibilité vient du réel, souvenir personnel ou récit d’un copain.
Autre élément commun à Un été chez Grand-Père et aux films postérieurs, c’est l’absence du père. Les pères de Hou Hsiao-sien sont infirmes, malades, paralysés, la mère est fatiguée et une relation privilégiée s’instaure entre les grands-parents et l’enfant. Le père de Dong Dong, jeune cadre alerte et tout à fait normal, disparaît au début de l’histoire par la volonté de l’auteur. Le jeune Dong Dong rencontre chez son grand-père la révélation d’une tradition ancienne et auprès de ses camarades de jeu, une liberté neuve, des jeux dangereux et aussi au carrefour d’une route la violence d’un meurtre et d’un viol.
Un été chez Grand-Père est finalement un film formellement réussi. Drôlerie, justesse des rapports familiaux, sérénité des plans de campagne. Le portrait de l’enfant y reste cependant un peu conventionnel, ses aventures frôlent le poncif. Ce n’est que dans les marges, dans les haltes, dans les moments un peu à part, dans certains gestes insolites qu’on décèle la trace d’un cinéaste qui a tiré l’essentiel de ses thèmes et personnages de ses propres souvenirs et de ceux de ses proches.
Andrée Tournès
Jeune Cinéma n°192, janvier-février 1989
1. Les premiers titres des films dans les festivals sont souvent changés ultérieurement. Ceux de Fenggui (1983) est devenu Les Garçons de Fengkuei ; Choses du passé (1985) est devenu Un temps pour vivre, un temps pour mourir ; En parcourant les chemins de l’enfance (1986) est devenu Poussières dans le vent ; Vacances de Dong Dong (1984) est devenu Un été chez grand-père.
* Un été chez grand-père (Dōngdōng de jiàqī) aka Vacances de Dong Dong. Réal : Hou Hsiao-hsien ; sc : H.H.H. & Chu Tien-wen ; ph : Kun-Hou Chen ; mont : Ching-song Liao ; mu : Edward Yang. Int : Shu-Chen Li, Chi-Kuang Wang, Guo Yen-zheng, Mei-feng, Edward Yang, Yang Lai-yin, Hsiu-Ling Lin (Taïwan, 1984, 93 mn).
* Les Garçons de Fengkuei (Feng gui lai de ren) aka Ceux de Fenggui. Réal : Hou Hsiao-hsien ; sc : Chu Tien-wen ; ph : Kun-Hou Chen ; mont : Ching-Sung Liao ; mu : Tsung-Sheng Lee. Int : Shih Chang, Doze Niu, Chao P’eng-chue, Tou Chung-hua, Yang Lai-yin, Zhang Chun-fang (Taïwan, 1983, 101 mn).
* Un temps pour vivre, un temps pour mourir (Tong nien wang shi) aka Choses du passé. Réal : Hou Hsiao-hsien ; sc : H.H.H. & Chu Tien-wen ; ph : Ping Bin Lee ; mont : Ching-Sung Liao & Chi-Yang Wang ; mu : Chu-chu Wu ; cost : Ching-Wen Chu. Int : Mei-feng, Tang Yu-yuen, Tien Feng, Xin Shufen, Yiu Ann-shuin (Taïwan, 1985, 138 mn).
* Poussières dans le vent (Lian lian feng chen) aka En parcourant les chemins de l’enfance. Réal : Hou Hsiao-hsien ; sc : T’ien-wen Chu & Nien-Jen Wu ; ph : Ping Bin Lee ; mont : Ching-Sung Liao ; cost : Ching-Wen Chu. Int : Wang Chien-wen, Xin Shufen, Li Tianlu, Ko Yue-lin, Yang Lai-yin (Taïwan, 1986, 109 mn).