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Malina (1991)
de Werner Schroeter
publié le mercredi 26 novembre 2025

par Hugo Dervisoglou
Jeune Cinéma en ligne directe

Sélection officielle En compétition du Festival de Cannes 1991

Sorties les mercredis 13 novembre 1991 et 26 novembre 2025


 


Une poétesse navigue entre son amant et son mari Malina. On l’observe ainsi osciller, tel un pendule, entre l’un et l’autre, dans une instabilité qui va dangereusement croissant. Tourné essentiellement en huis clos, dans un décor naturel ou de studio imitant efficacement cette réalité, l’auteur choisit comme approche de mélanger des situations fantasmagoriques et réalistes sans jamais les distinguer les unes des autres. De sorte que ce film montre la nature hallucinatoire du point de vue de son héroïne, qui poétise ou rend menaçant le commun, tout en banalisant l’exceptionnel.


 


 

L’œuvre donne ainsi corps et vie, de façon organique et moderne, à ses rêves et cauchemars, à ses désirs et répulsions, dans un flot constant et ininterrompu. Une violente tension est ainsi générée entre la réalité abrupte des divers décors et les scènes symboliques, oniriques ou métaphoriques observées. Autant d’instants dont l’abstraction est renforcée par les diverses références plastiques desquelles les cadres s’inspirent. Ce qui donne parfois au film des airs de tableaux vivants. Des tableaux à la lumière blafarde, blanche, faible et fantomatique, dont la lugubre nature est renforcée par des tons de couleurs puissamment froids.


 


 

Un éclairage qui laisse aussi, dans un même temps, une très grande place à la projection d’une grande gamme d’ombres qui vont recouvrir à divers degrés chaque élément de décors et chaque personnage, contribuant ainsi à accentuer la tension qui travaille le film. Une tension renforcée par l’interprétation des acteurs qui amènent souvent un surjeu durant les moments "réaliste", ou du réalisme par l’intériorité à laquelle ils recourent dans les moments oniriques.


 


 

Et parce que Isabelle Huppert parvient ici, tout à la fois et deux heures durant, à combiner les aspects précités, de l’expressivité et de l’intériorité, pour chaque scène et de façon naturelle, on peut soutenir qu’elle a interprété là l’un des plus beaux rôles de sa riche carrière. Son personnage, grâce à son talent, se situe en permanence à la lisière de la folie, de la décadence ou de la lucidité et génère en lui-même tant le trouble que l’empathie chez le public. Une empathie croissant à mesure que l’on réalise que le dérèglement de l’univers de la poétesse observé, issue de l’impossible osmose d’une vie intime complexe, la ronge et la détruit, littéralement, à petit feu. Cet aspect est intelligemment souligné par la structure même de l’œuvre scindée, grosso modo, en deux blocs. Le premier représente surtout un espace réel peuplé de fantasmes, lorsque l’héroïne est amoureuse, le second une zone dans l’ensemble abstraite (bien qu’il s’agisse d’un même décor) meublée de rares fragments de réalités, lorsque la poétesse entre en crise.


 


 

Qui plus est, le rapport homme / femme dépeint joue d’une forme d’inversion de la tradition : ici c’est la femme qui chasse, profite de l’homme et le consomme pour son plaisir. Ce qui offre au film une seconde lecture féministe, qui a pour elle de ne pas être militante, sentencieuse ni "clichée". Cela est dû au fait que notre poétesse n’est pas un ange et doit payer un prix conséquent à sa volonté de liberté, non à cause du sexe opposé, mais parce qu’une telle manière d’être apporte fatalement son lot de contreparties négative. Tout le monde peut dès lors s’identifier à elle, quel que soit son sexe ce qui donne au film sa portée universaliste.


 


 

Enfin, toute la bande-son, travaillée comme un flux constant ou un fluide qui recouvre images et séquences de façon égalitaire, quelle que soit leur nature, contribue à l’osmose de l’ensemble et parachève la nature hallucinatoire du film. Un florilège d’œuvres et d’auteurs (1) vient à l’esprit devant le chef-d’œuvre de Werner Schroeter : Andrzej Żuławski et Possession (1981), Alain Resnais et Providence (1977), mais aussi Michael Haneke et Amour (2012), voire le Serre-moi fort de Mathieu Amalric (2021). Mais il ne faut pas s’arrêter à cela : Malina est une œuvre intemporelle et se suffit à elle-même, elle n’a pas pris une ride et doit bien évidemment être vue et revue.

Hugo Dervisoglou
Jeune Cinéma en ligne directe

1. "Possession", Jeune Cinéma n°136, été 1981 ; "Amour," Jeune Cinéma n°346, été 2012.


Malina. Réal : Werner Schroeter ; sc : Elfriede Jelinek & Patricia Moraz d’après le roman d’Ingeborg Bachmann ; ph : Elfi Mikesch ; mont : Juliane Lorenz ; mu : Giacomo Manzoni. Int : Isabelle Huppert, Mathieu Carrière, Can Togay, Fritz Schediwy, Isolde Barth, Libgart Schwarz, Elisabeth Krejcir, Peter Kern, Jenny Drivala, Wiebke Frost, Lisa Kreuzer, Lolita Chammah, David Philipp Kotai, David Salomonowitz, Andre Mueller, Kinskim Idl Graf, Hanno Pöschl (Allemagne-Autriche, 1991, 125 mn).



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