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Cabo Negro (2024)
de Abdellah Taïa
publié le mercredi 3 décembre 2025

par Anita Lindskog
Jeune Cinéma en ligne directe

Sélection officielle du Festival de Mannheim-Heidelberg 2024

Sortie le mercredi 3 décembre 2025


 


C’est l’été, au Maroc, et deux jeunes amis de Casablanca, Soundouss et Jaâfar débarquent dans la cité balnéaire de Cabo Negro au bord de la Méditerranée et s’installent dans la luxueuse villa louée par Jonathan, l’amant américain de Jaâfar. Jonathan tarde à arriver… Les deux amis n’arrivent pas à le joindre au téléphone. Alors, en son absence malgré l’incertitude et le manque de moyens, les deux jeunes décident de profiter de leurs vacances dans ce cadre idyllique.


 

Abdellah Taïa (1), écrivain et réalisateur, est une figure incontournable de la scène littéraire et artistique marocaine. Grande voix dissidente, li a été le premier intellectuel marocain à avoir publiquement revendiqué son homosexualité, en 2006. Son premier long métrage L’Armée du salut, (2013), adapté de son roman éponyme sur la solitude d’un jeune gay marocain, a été présenté à la Mostra de Venise. Avec Cabo Negro, son deuxième long métrage, il porte à l’écran l’histoire d’un jeune gay et d’une jeune lesbienne marocains confrontés à une triste réalité sociale dans un décor de rêve.


 

Tout le film repose sur ce contraste. Les deux jeunes arpentent des paysages magnifiques, en bord de mer, de plage, dans la forêt de pins, ainsi que dans ce cimetière surplombant le bleu intense. Et pourtant ils vont subir des situations violentes pour continuer à vivre. Ils se retrouvent véritablement abandonnés. Soundouss vit le deuil de sa relation avec Nadia. Jaâfar a perdu son père un an auparavant et se rend au cimetière sur sa tombe. Abandonnés, ils le sont déjà par les dominants tel cet ami américain qui ne les rejoindra jamais. Ils sont aussi maltraités et abusés par leurs aînés. Tous les hommes adultes qu’ils vont rencontrer vont user de leur pouvoir et de leurs positions de domination tel le propriétaire de la somptueuse villa.


 

La vie dans ce pays ne leur fait aucun cadeau… et pourtant, les deux jeunes gens entre eux s’entraident, se soutiennent, ne se quittent pas et sont dans une grande affection réciproque. Ils partagent et créent des liens constamment au fil de leurs sorties, ainsi avec cet ex-prisonnier, ou avec les migrants. Jaâfar va faire la rencontre amoureuse d’un jeune gay franco-marocain venu de France se recueillir sur la tombe de sa grand-mère adorée. En compagnie de Soundouss ils partagent un moment de pur bonheur dans une scène de danse où la grâce, la force et la solidarité LGBTQIA+ sont emblématiques de la résistance de toute la jeunesse du pays face au système en place. Car ce sont les jeunes, les révolutionnaires, qui agissent concrètement pour le bien du pays en établissant des ponts avec toutes les populations rejetées, marginalisées.


 

Le film est un cri de dénonciation de toute la situation politique et sociale du Maroc. Dans ce pays où l’homosexualité est aujourd’hui encore criminalisée et passible de prison. Cabo Negro traite ce sujet en montrant la double vie imposée à certains homosexuels marocains, en évoquant également le traumatisme infligé à des enfants qui subissent des agressions à répétition. Le cinéaste porte à l’écran une jeunesse forte, résiliente et généreuse en choisissant deux personnages queers, un gay et une lesbienne. Ce faisant, il délivre un beau message de tolérance d’inclusion pour cette communauté.


 

La beauté de certains plans dus à la qualité de la photographie, l’oscillation constante entre l’onirisme et le réalisme permettent au spectateur de cheminer et d’accompagner ce récit d’apprentissage en compagnie des deux protagonistes et de celles et ceux en qui ils se reconnaissent. Ainsi avec un scénario imprévisible et délicatement déroulé au travers de bouleversements intimes suggérés, par des cadrages sobres, le film parcourt un désir adolescent qui prend un tour mélancolique. Une façon pour le cinéaste de dire la jeunesse marocaine d’aujourd’hui, tout à la fois pleine de vie et de tourments infligés, et sa grande capacité de résistance dans une dimension collective. Le parti-pris du film est un véritable plaidoyer en images, où les mots se font rares, où tout est donné à voir.

Anita Lindskog
Jeune Cinéma en ligne directe

1. Site officiel.


Cabo Negro. Réal, sc : Abdellah Taïa ; ph : Julia Mingo ; mont : Nobuo Coste ; déc : Khalid Ben Allouch ; cost :Asma El Meziane. Int : Oumaima Barid, Youness Beyej, Julian Compan, Manal Fattah, Mohamed Amine Kihal (France-Maroc, 2024, 76 mn).



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