Médecine et vérité
À propos de Rak
Rencontre avec Charles Belmont
Jeune Cinéma n°64, juillet-août 1972
Pour cette rencontre avec Bernard Trémège, lui-même lié par son travail à la profession médicale, Charles Belmont, pour parler de son film Rak, avait rassemblé autour de lui un médecin et des membres du personnel hospitalier.
Jeune Cinéma : D’où est née l’idée du scénario et a-t-elle suivi une évolution ?
Charles Belmont : La base du scénario - rapport mère-fils-maladie - est une histoire vécue. Le sujet a pris une orientation à partir du moment où j’ai voulu adresser le film aux spectateurs et poser la question : "À quoi sert la médecine ?".
J.C. : Pourquoi avoir pris comme personnage, une famille d’émigrés et en particulier russes ?
C.B. : Je voulais que ce soit une famille émigrée parce que le propos du film est qu’on ne tombe pas malade par hasard. Les conditions de vie influent sur la maladie des gens. Lila Kedrova est une émigrée, seule, mariée tard, puis veuve... Les frustrations importantes sont un terrain favorable à la maladie. Russe, avant le choix de Lila Kedrova, c’était par affinité.
J.C. : Dans le dialogue, vous faites dire à David (Sami Frey) "Les guérisseurs pourquoi pas, s’ils comprennent". Est-ce une remise en question totale de la médecine actuelle ?
C.B. : Ah oui. Tout à fait. Mességué, par exemple, je ne sais pas du tout qui il est (je ne suis pas médecin), mais il y a une chose frappante, c’est la hargne avec laquelle il est attaqué par le médecin X ou le docteur R.T.L. Tous les gens qui vont le voir trouvent auprès de lui plus d’aide qu’auprès de leur médecin. Cela dit, ce n’est pas la seule cause de son succès, je suis intimement persuadé que les plantes possèdent des effets très bénéfiques.
[Charles Belmont retourne la question et demande les avis sur les plantes et leurs rôles dans la médecine. Reprise de l’entretien après une discussion sur les plantes et la médecine psychosomatique.]
C.B. : Il y a dans le film de courts interviews de médecins revenant d’un voyage en Chine et parlant de la médecine chinoise prise en main par tous et étant l’affaire de tous. Lors d’une projection privée, deux médecins connus, le médecin journaliste EscoffierLambiote et le Docteur Mathé, se sont esclaffés devant ces images, s’écartant du film pour dire "Ah ! la médecine chinoise, l’acupuncture, vous parlez d’une fumisterie", alors qu’il n’est fait nullement état dans le film de l’acupuncture : leur réaction est significative.
J.C. : Dire la vérite au malade, est-ce un faux problème ou un...
C.B. : C’est un faux problème. Car le malade sait, mais n’arrive pas à formuler. La journée du dimanche est caractéristique dans le film : "Je voudrais bien sortir une dernière fois". Neuf personne sur dix, en pareil cas se savent condamnés, et ce qu’elles attendent ce n’est qu’une confirmation. Le gros argument des médecins, c’est que certaines personnes ont des ressources pour combattre la maladie, donc on peut leur dire la vérité. Et d’autres que la vérité peut décomposer terriblement. Mais les gens ont le droit de mourir sans avoir à se soumettre à la dictature du diagnostic.
J.C. : Pensez-vous qu’un simple changement des structures de la médecine puisse améliorer les conditions du malade ?
C.B. : Non, ce n’est pas par un simple changement de structure, car les structures peuvent s’aménager à un régime, même capitaliste. Le médecin de famille, sorti de la médecine du travail dans les mines, est une victime de la politique médicale actuelle. Il a été difficile à certains médecins, même progressistes, d’accepter les séquences où il prend ses honoraires.
J.C. : À qui s’adresse votre film ?
C.B. : Le problème était que le film devait s’adresser à tous. Le public peut très facilement s’identifier aux deux héros. L’émotion et la joie sont des sentiments très proches des spectateurs, je n’ai pas voulu les ignorer. Il y a déjà eu Les hommes en blanc, de Ralph Habib (1955), et, plus proche de nous, L’homme au cerveau greffé de Jacques Doniol-Valcroze (1971), qui ne donne de la médecine qu’une appréciation résolument positive de l’acte médical uniquement. Mon propos n’était pas de montrer l’hôpital pilote, moderne, sophistiqué. À la gloire de quoi et de qui ? Sûrement pas de la santé. La médecine actuelle est organistique et scientifique. On démontre facilement que les conditions de vie influent sur la maladie, donc la démarche médicale actuelle est dans l’erreur. Je ne remets jamais en cause la compétence scientifique des médecins. L’infirmière est parfaite sur le plan travail, mais... Le fils aussi est parfait avec sa mère. Mais il a exactement le même comportement que l’infirmière et les médecins jusqu’au moment où il décide de dire à sa mère la vérité. Avant il ne fait rien, il lit le journal, il regarde la télévision, il ne communique pas avec sa mère, il a des rapports anormaux avec sa mère. De plus, il faut noter que David a le temps et les moyens de s’occuper de sa mère, mais que se passe-t-il quand - et c’est la majorité des cas - le temps et l’argent font défaut ? On le devine aisément dans le film. Les statistiques montrent que l’augmentation d’hospitalisations, les veilles de week-end et de vacances, est terrifiante.
J.C. : Le "copain" musicien, séparé de sa femme, qui elle aussi est porteuse d’une lésion cancéreuse, est important à nos yeux. Pouvez-vous le définir plus amplement, car son apparition semble trop furtive pour le spectateur.
C.B. : C’est lui qui va servir, sans le savoir, de catalysateur à David. J’ai voulu Philippe Léotard, car le rôle est important, il parle fort, il est vulgaire à souhait, et a tout à coup devant lui sa propre image. Il est représentatif de la classe bourgeoise qui accepte le raisonnement scientifique sur la maladie, avec toutes ses compromissions et toute sa lâcheté. Mais, effectivement, il ne paraît peut-être pas aussi brutal que j’ai voulu le montrer. C’est un peu comme vous le dites, l’équivalent français du personnage de Joe dans Joe, c’est aussi l’Amérique de John G. Avildsen (1970).
J.C. : Pensez-vous que l’infirmière, qui a un comportement stéréotypé, puisse être utile dans le conflit médecin-paramédicaux et en même temps aider les uns et les autres à comprendre que le malade a priorité sur la maladie ?
C.B. : Oui, car elle est compétente, le film le montre, mais elle fait son boulot sur une malade parmi tant d’autres sans jamais laisser transparaître la moindre psychologie dans ses rapports avec la malade. D’autre part, je l’ai montrée active et empressée devant son supérieur hiérarchique qui est le médecin, dans l’appartement et lors de la visite du patron. Je n’ai pas caricaturé son image de serviteur, mais je l’ai montrée telle qu’elle se comporte vis-à-vis des médecins et des malades. Sorties des soins techniques à prodiguer sur un malade, les infirmières ne sont plus à leur place dans leur rôle de soignantes, car elles sont liées à un enseignement scientifique et technique basé sur la médecine organique. Si elles ont vu qu’on ne doit pas isoler le malade de la maladie, l’intérêt du film pour elles sera immense.
J.C. : Comment reçoit-on le film de Charles Belmont en tant que médecin ?
Le médecin : L’important dans le film de Charles Belmont, c’est, à mon avis, la réaction nouvelle que devraient avoir les futurs malades devant le corps médical. C’est-à-dire ne pas subir la médecine et les médecins sans rien dire, ne pas accepter de devenir une gorge, un colon, un foie... ou un numéro de dossier devant un "sorcier" scientifique. Le malade doit prendre en main sa maladie et se faire aider par le médecin en dialoguant avec lui.
J.C. : Un médecin dit à David qu’il est trop tard pour tenter de le sauver, le diagnostic a été fait trop tard. Ne pensez-vous pas, en tant que médecin, que ce film met en doute la compétence et la fiabilité de la médecine en général ?
Le médecin : À partir du moment où le malade oblige le médecin au dialogue, il est obligé de traduire en termes clairs son langage scientifique derrière lequel il a trop souvent tendance à se réfugier dans le doute. Ceci ne doit pas empêcher le médecin de douter sur un cas, c’est légitime, mais il a le devoir de dire au malade la vérité. Il n’y a aucune honte à dire que la médecine n’est pas une science exacte.
J.C. : Dans ce film, le problème de la prévention est soulevé par le médecin traitant ex-médecin du travail. Comment situez-vous la médecine préventive en France ?
Le médecin : C’est un sujet très important. En France, la médecine est curative, elle répare et parfois elle tente d’empêcher de tomber malade, c’est tout. Quand on parle - et on en parle beaucoup sans tenter de l’appliquer -, de la médecine préventive, on dit que c’est la médecine de l’avenir. Mais on en parle trop, cela devient une "carotte". Dans le système politique actuel, c’est absolument impossible. La prévention ne doit pas se limiter à des cas isolés, mais être l’affaire de tous. Il y a le cancer, mais aussi les maladies professionnelles causées par le charbon, le ciment, le goudron, la peinture,... les accidents du travail, de la route, etc. Si on veut avoir une action efficace sur la prévention à l’heure actuelle, c’est l’écroulement complet de l’économie française. Si on fait remonter à la surface un mineur à la première atteinte de silicose, c’est l’écroulement de l’économie minière, identique pour la peinture à la chaîne chez Renault ou ailleurs, le bâtiment, etc. La prévention nécessite d’autres structures économiques que celles en vigueur à l’heure actuelle. La prévention est un leurre.
J.C. : Faut-il penser alors que la médecine publique a tendance à pratiquer une politique de rentabilité ?
Le médecin : Médecine source de profit dans le secteur privé, c’est évident. Dans le secteur public, le problème est beaucoup plus complexe. Mais on peut se rendre compte que le public instaure un secteur privé, que les technocrates ne cachent pas que l’évolution de la médecine est due à la rentabilité de la santé, que l’économie industrielle des produits pharmaceutiques est florissante, que les activités parallèles à la médecine le sont aussi, et que la sécurité sociale est en déficit.
Propos recueillis par Bernard Trémège
Jeune Cinéma n°64, juillet-août 1972
* Cf. "Rak", Jeune Cinéma n°63, mai-juin 1972.
Rak. Réal, sc : Charles Belmont ; ph : Jean-Jacques Rochut ; mont : Marielle Issartel ; mu : André Hodeir. Int : Sami Frey, Lila Kedrova, Anne Deleuze, Maurice Garrel, Philippe Léotard, Noëlle Leiris (France, 1972, 90 mn).