par Frédérique Lambert
Jeune Cinéma n°437-438, été 2025
Sélection officielle Un certain regard du Festival de Cannes 2025
Sortie le mercredi 10 décembre 2025
Love Me Tender de Anna Cazenave Cambet détourne subtilement le mythe romantique évoqué par son titre - ballade et premier film de Elvis Presley (1) - pour en faire une exploration féminine, politique et intime du deuil amoureux et parental. Adapté du roman de Constance Debré, le film suit Clémence (sublime Vicky Krieps), avocate, mère, séparée, et désormais engagée dans une relation lesbienne, au moment où elle perd la garde de son fils.
Ce n’est pas le procès que filme Anna Cazenave Cambet, mais l’après : le vide, le retrait, la réinvention de soi dans un monde normatif qui ne tolère pas les désirs non conformes. Dans une mise en scène sobre, chapitrée, rythmée par une voix off littéraire, la réalisatrice capte les gestes suspendus, la douleur nue, la résistance silencieuse d’une femme qui ne s’excuse pas. On pense à Chantal Akerman ou à Claire Denis, dans cette manière de creuser le visible avec des mots.
Vicky Krieps, tout en intériorité, donne une densité bouleversante à cette figure maternelle hors normes - ni victime, ni héroïne. Ce n’est plus un homme qui pleure l’amour perdu, mais une femme à qui l’on interdit d’aimer autrement. Le titre devient alors un retournement : Love Me Tender n’est plus une supplique à l’autre, mais un impératif envers soi-même. Modeste en apparence, ce film court serre la gorge et laisse une trace durable. Un manifeste doux sur l’affirmation du corps, la dissidence affective, et la réinvention des récits féminins.
Frédérique Lambert
Jeune Cinéma n°437-438, été 2025
1. Le Cavalier du crépuscule (Love Me Tender) de Robert D. Webb (1956).
Love Me Tender. Réal, sc : Anna Cazenave Cambet ; ph : Kristy Baboul ; mont : Joris Laquitant ; mu : Maxence Dusserre. Int : Vicky Krieps, Park Ji-min, Tallulah Cassavetti, Salif Cissé, Aurélia Petit, Monia Chokri (France, 2025, 134 mn).