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Jeliaskova, Binka (1923-2011) II
Sur deux autres films inédits
publié le mercredi 10 décembre 2025

Éclats d’une cinéaste révoltée
par Nicole Gabriel
Jeune Cinéma n°440, décembre 2025

Sorties le mercredi 10 décembre 2025


 


En 2023, sont sortis deux films de la première cinéaste bulgare Binka Jeliaskova, qui, bien que communiste convaincue, eut maille à partir avec les autorités de son pays (1).


 

Pour des raisons matérielles - accès aux archives de la Cinémathèque bulgare, état des négatifs, travaux de restauration, de digitalisation et last but not least, sous-titrage -, Malavida n’a pas été pas en mesure d’offrir les films dans leur ordre chronologique (2). Aussi nous propose-t-on, dans ce deuxième volet, La vie s’écoule silencieusement (1957) son premier film, coréalisé avec son époux Hristo Ganev, également coscénariste, et La Piscine (1977). Vingt ans et un contexte politique, social et esthétique modifié séparent les deux films. À cela vient s’ajouter ce que Eugénie Zvonkine nomme "la diversité incroyable de la filmographie de la réalisatrice, chacun de ses films semblant s’ouvrir sur un univers très singulier et très orignal" (3).


 

La vie s’écoule silencieusement (1957)

 

En 1956, date de la réalisation du film, Binka Jeliaskova a 33 ans, une formation théâtrale, mais nullement cinématographique. Hristo Ganev, en revanche, a suivi une formation au VIGK, l’Institut d’études cinématographiques de Moscou. Ce qui les lie, c’est un passé commun dans la lutte antifasciste, alors que la Bulgarie était du côté de l’Allemagne nazie durant la Seconde Guerre mondiale. À bien des égards, La vie s’écoule silencieusement préfigure le film suivant, Nous étions jeunes..., œuvre qui obtint une médaille d’or au Festival de Moscou. Dans leur premier titre, Hristo Ganev, et Binka Jeliaskova s’inspirent déjà de leur expérience de jeunes partisans, puis confrontent passé et présent. La différence entre les deux longs métrages est là. La vie s’écoule silencieusement est un film long (plus de deux heures) et ambitieux. Il s’ouvre sur une scène d’action, d’une durée de près de quinze minutes. Dans un paysage âpre, hérissé de rochers, une poignée de partisans, hommes et femmes, postés en embuscade, ciblent un bataillon lourdement armé en contrebas. Des Bulgares ? Des Allemands ? Le travail sur le son, scandé par le cliquètement des armes automatiques auquel répondent les tirs, est particulièrement intéressant. Malgré les hourras des partisans qui veulent donner l’illusion du nombre, les munitions viennent à manquer. L’un d’eux, qui possède encore un pistolet, couvre la retraite de ses camarades. Il est blessé à la jambe durant l’opération. La séquence s’interrompt par un cut.


 

Ce début est un flashback. Le film enchaîne, à peine dix ans après ces images impressionnantes, sur l’époque où la Bulgarie est une démocratie populaire. Une jeune femme, que le spectateur reconnaît comme membre du commando, fait revivre les faits devant un amphithéâtre d’étudiants. À la fin du cours, ceux-ci l’entourent et voudraient en savoir davantage. Que font aujourd’hui ceux qu’elle a évoqués ? Elle reste sur ses gardes. C’est elle qui prononce : "Ils travaillent… La vie s’écoule silencieusement". Elle leur fait remarquer que les "noms de guerre" ne sont pas les patronymes véritables, comme si les héros du récit portaient désormais un masque. Ou en avaient porté un.


 

Le discours universitaire est la première variante de ce que, dans le 7e Art, on nomme "l’effet Rashomon", ainsi nommé d’après le film de Akira Kurosawa (1950), où un meurtre est décrit de façon contradictoire par les quatre personnes impliquées (4). Le même événement peut être interprété différemment, chaque témoin - ou protagoniste - donnant sa propre version des faits. Le terme prend en compte la subjectivité et la mémoire de chacun, ainsi que ses mobiles. Pour quelle raison l’enseignante reste-t-elle prudente ? Lorsqu’un un de ses proches lui dit "qu’il aurait peut-être mieux valu aller en Israël", le spectateur comprend qu’elle appartient à ceux qui ont été livrés à la Wehrmacht. Et qu’elle est la fille d’un capitaliste.
Les autres témoignages ne sont pas déposés devant un tribunal, comme chez Akira Kurosawa. La suite du film montre ce qui explique la persona que chacun adopte. Une vie morne, bien différente des idéaux rêvés du groupe et la disparition de ce qui a fait sa force, la solidarité. S’instaurent le doute, la méfiance, et commencent les médisances.


 

Diverses versions de l’échange de tirs initial circulent. On murmure que Zhelyo, désormais éclopé, est un déserteur pour avoir incité ses camarades à battre en retraite. Il se voit traité comme un paria. Sa femme l’a quitté. Handicapé, il en est réduit à vendre des bretzels durant les matches de foot ou à repeindre des grilles. À l’effet Rashomon vient s’ajouter le motif des frères ennemis. Les deux hommes se ressemblent physiquement. Et Petko, l’ex-chef du bataillon, désormais recyclé dans la bureaucratie locale, est loin de venir en aide à son ancien ami. Pour des motifs pas très avouables : il ne lui pardonne pas d’avoir pris l’initiative de sauver le groupe, au mépris du principe de la hiérarchie. Aussi décommande-t-il une sculpture de Zhelyo qui devait être érigée sur le l’emplacement même de leur fait d’armes. Il dit préférer attribuer ce budget à des travaux de canalisation.
Heureusement, il y a la génération suivante. "Trois petits lions" à qui leur paternel, que le spectateur reconnaît à sa myopie et à ses bésicles, passe tout. Ils cassent tout au logis, avant que la mère ne vienne y mettre bon ordre, armée de son manche à balai. Et ll y a ceux qui ont 20 ans. Pavel, le fils Zhelyo, qui atterrit de Moscou et Lyuba qui termine son cursus de géologie. Elle habite un appartement communautaire, fait la cuisine, étudie et dort dans une seule pièce. Elle est une de ces jeunes filles de Binka Jeliaskova à qui la vie sourit parce qu’elle sourit à la vie. Ayant hébergé Zhelyo, elle fait vite la connaissance de Pavel. Suit une séquence magnifique, digne du Songe d’une nuit d’été, où les deux jeunes gens s’emparent d’une aire de jeux, font du toboggan, du trapèze, de la balançoire. Le noir & blanc est d’une grande beauté plastique et toute la scène d’une inventivité formelle qui évoque la virtuosité de la caméra d’un Grigori Tchoukhraï (5).


 

La censure ne s’en laissa pas conter. Le film, l’un des premiers du bloc de l’Est à révéler l’écart entre l’État socialiste et l’idéal communiste, dénonçait la crise éthique, la corruption et la mainmise sur le passé. Il fut banni par décret ministériel, avec interdiction formelle d’en parler ou d’écrire à son propos. La première présentation publique eut lieu en 1988, trente-et-un ans plus tard. Binka Jeliaskova connut, au cours de sa carrière, des tracasseries administratives. Mais La vie s’écoule lentement fut son seul film "pour l’étagère".


 

La Piscine (1977)

 

Tout autre fut l’accueil de La Piscine, qui reçut le prix d’argent au Festival de Moscou en 1977. Sur le plan de la cinématographie internationale, le sujet était dans l’air du temps. En 1969, sortait La Piscine de Jacques Deray, qui réunissait le couple franco-allemand Alain Delon-Romy Schneider et, l’année suivant le Deep End de Jerzy Skolimovski, avec Jane Asher. Le motif, en tant que métaphore de la vie, est extrêmement riche. Ce que révèlent les citations extraites de l’Histoire du cinéma, notamment celles de ces piscines en plein air d’Europe centrale, avec leurs échelles, leurs plongeoirs très graphiques, invitant à des chorégraphies vertigineuses, telles celles dont Leni Riefenstahl fit ample démonstration dans Les Dieux du stade (1937).


 

Le scénario est toujours de Hristo Ganev. Le film est en couleurs. Il n’a rien d’épique - nous sommes dans l’ici et maintenant -, et sa durée de 2h28 peut sembler légèrement disproportionnée par rapport à la minceur du sujet. Il s’agit pour la protagoniste, la pétillante Yanina Kasheva, version bulgare de Nastassja Kinski, d’entrer dans la vie, lors de ses premières vacances après le bac. Ce que figurent les plongeons. A coming of age movie à l’américaine ? Bella, de blanc vêtue, attend celui qui doit l’escorter au bal de fin d’année. Il a trop de retard. Elle le congédie sans aménité. Puis se réfugie à la piscine où le maître-nageur, Apostol, doit l’informer qu’il n’est pas permis de se jeter à l’eau tout habillée. Elle passe outre, s’élançant de la plus haute planche. Et se retrouve à l’hôpital. De retour à la maison, elle retrouve sa mère qui ne s’est guère inquiétée. Celle-ci est journaliste à la télévision et commente les menus faits et gestes qu’elle présente. Il y a toujours, chez les deux femmes, un écran allumé, où la figure de la mère existe comme présence fantomatique. Le rôle est tenu par Tvetana Maneva, célèbre comédienne en Bulgarie, symbole également du monde des médias dans une société non libre dans On The Rooftops at Night (1988), le dernier film de Binka Jeliaskova. Le père et mari a disparu. Il envoie de loin en loin des lettres ou des cadeaux, ce qui accentue le caractère irréel du quotidien de l’adolescente.


 

Bella commence à fréquenter Apostol, figure de père puisqu’il a dépassé la quarantaine. Outre ses occupations de maître-nageur, il est architecte. En chômage technique, car en disgrâce politique. Son ex-collègue et meilleur ami, qui sait mieux y faire, engrange tous les contrats et le lui fait bien remarquer. De nouveau, les démons de la concurrence et de l’envie viennent séparer d’anciens amis. La Bulgarie apparaît comme une société de consommation pimpante, où chacun, semble-t-il, a sa voiture. On n’y abandonne pas totalement les anciens, il est vrai. Apostol est tenu de leur donner des cours collectifs à la piscine. Il remarque qu’ils sont particulièrement disciplinés. La journaliste fait de cette initiative de la mairie un éloge appuyé lorsqu’elle est à l’antenne. Mais reste muette quand on apprend que le plus âgé d’entre eux, victime d’un malaise, n’a pu être ranimé. Apostol, très affecté, fait curer le bassin.
Apostol est un homme mélancolique qui ne passe pas par des compromis. Un de ses jeunes amis est Bufo, son exact opposé. Comme son surnom l’indique, c’est un clown. Il fait du théâtre de rue, apostrophe les passants, jongle avec les masques et les marionnettes, renvoie à son public le spectacle qu’il offre. On ne saura jamais comment l’artiste vit. Le film, qui use beaucoup de la mise en abyme, orchestre la valse-hésitation de la jeune fille entre deux hommes plus âgés, se situant en marge du système, sans toutefois le critiquer de front. Entre les deux, son cœur balance. Son corps également : une scène qui la montre nue devait représenter une certaine audace à l’époque en Bulgarie. Bien qu’elle semble tomber amoureuse du passé antifasciste d’Apostol, c’est de Bufo qu’elle se rapproche à la fin.


 

La partie formelle, la manière de Binka Jeliaskova est neuve dans La Piscine, d’une grande richesse chromatique, avec une attention aux physiques représentés, leur maestria, leur défi à la pesanteur ou leur lutte contre la déchéance imposée par l’âge. L’érotisme vient à la place de l’héroïsme. Couleurs et formes se fondent les unes dans les autres. Ce tableau mouvant enchante le spectateur qui se laisse guider par la musique, signée Simeon Pirunkov, qui accompagne les images d’accords sinueux, se mixent aux dialogues murmurés, comme rêvés, en anglais ou en bulgare. Sous le signe de l’eau, Hristo Ganev et Binka Jeliaskova glissent sur la surface du socialisme tardif, reflétant la fin de ses illusions, sa fatigue, son ennui.

Nicole Gabriel
Jeune Cinéma n° 440, décembre 2025

1. En témoigne La vie s’écoule silencieusement (1957), qui n’est sorti en Bulgarie que le 19 décembre 1988.

2. Cf. "Sur deux films inédits, Nous étions jeunes (1961) et Le Ballon attaché (1967)," Jeune Cinéma (n° 420-421), mars 2023.

3. Eugénie Zvonkine au FEMA de la La Rochelle, 2022.

4. On emploie le terme en anthropologie. Akira Kurosawa se base sur le récit de Ryunosuke Agutagawa, Yabu no Naka (1921) qui, lui-même, s’était inspiré de The Moonlit Road (1909-1912) de l’Américain Ambrose Bierce, en en parodiant la manière.

5. Grigori Tchoukhrai réalisa Le Quarante-et-unième (1956), et fut le directeur de la photo de Quand passent les cigognes (1957) de Mikhaïl Kalatozov (1957).


* La vie s’écoule silencieusement... (Zhivotut si teche tiho...). Réal : Binka Jeliazkova & Hristo Ganev ; sc : Hristo Ganev ; ph : Vasil Holiolchev ; mont : ; mu : Georgi Ivanov Tutev ; déc : Asen Grozev. Int : Bogomil Simeonov, Georgi Georgiev-Getz, Emilia Radeva, Ivan Bratanov, Dimitar Buynozov, Ivanka Dimitrova, Lyubomir Dimitrov, Nikola Dadov, Kunka Baeva, Adriana Andreeva, Ivan Kondov, Pavel Yovkov, Nikolay Atanasov, Vladimir Bratanov, Nikola Popov, Encho Tagarov, Katya Zehireva, Yordan Spasov, Rina Pencheva, Stoil Popov (Bulgarie, 1957, mn).

* La Piscine (Baseynat). Réal : Binka Jeliazkova ; sc : Hristo Ganev ; ph : Ivaylo Trenchev ; mont : Madlena Dyakova ; mu : Simeon Pironkov, déc : Mary-Terez Gospodinova ; cost : Lyubka Madzharova. Int : Kosta Tsonev, Yanina Kasheva, Kliment Denchev, Tzvetana Maneva, Petar Slabakov, Georgi Kaloyanchev, Vassil Mihajlov, Stefan Stefanov, Olga Kircheva, Velika Kolarova, Zorka Georgieva, Vihar Stoychev, Kameliya Kostadinova, Elena Kuneva, Stefan Delchev, Milka Popangelova, Georgi Kishkilov, Tacho Tachev, Dimitar Tzonev, Nikola Chipriyanov (Bulgarie, 1977, 148 mn).



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