par Lucien Logette
Jeune Cinéma n°365, mai 2015
Donatien Mazany, Tours, capitale du court métrage, Paris, éd. Anovi.
Pour tous ceux, d’un âge certain, qui les ont fréquentées, les Journées internationales du court métrage - appellation officielle, pour tout le monde, c’était "Tours" - ont laissé des souvenirs peu oubliables. C’était encore le beau temps des festivals à visage humain, où il n’y avait pas besoin de trente minutes d’attente pour pénétrer dans une salle, où le public pouvait interpeller les cinéastes dans les cafés de la ville, toute une époque… C’était alors le seul festival français de courts métrages, avec celui d’Annecy, réservé à l’animation, d’ailleurs créé par les mêmes fondateurs, Pierre Barbin et André Martin. Depuis sa disparition, le flambeau de Tours a été repris par de nombreuses villes et Clermont-Ferrand est devenu le "Cannes du court métrage", ce qu’était Tours jadis.
Le festival était très alors très suivi par la presse et toutes les revues en ont rendu compte entre 1955, sa première édition, et 1971, son ultime. Mais le vent emporte les revues et il était temps que quelqu’un s’attelle à une étude historique un peu plus précise. C’est chose faite, grâce à Donatien Mazany, étudiant à l’université François-Rabelais de Tours et qui, sous la direction de Valérie Vignaux, a consacré son Master 2 à cette plongée dans les archives. Archives et témoignages, puisqu’il a pu, parmi d’autres, interroger Pierre Barbin avant son décès en octobre 2014 (1).
La plongée est passionnante. Ce qui n’est guère étonnant, eu égard à la richesse du court métrage des années 1950 et 1960 : le défilé des noms, primés ou pas, est impressionnant. Jean Grémillon (1901-1959), Alain Resnais (1922-2014), Chris Marker (1921-2012), Jacques Demy (1931-1990), Agnès Varda (1928-2019), Georges Franju (1912-1987), Jean Rouch (1917-2004), François Reichenbach (1921-1993), Jacques Rivette (1928-2016), François Truffaut (1932)1984), Pierre Étaix (1928-2016), Jacques Rozier (1926-2023), Robert Enrico (1931-2001), William Klein (1926-2022), Norman Mac Laren (1914-1987), Jiří Trnka (1912-1969), Gianfranco Mingozzi (1932-2009), Karel Reisz (1926-2002), Walerian Borowczyk (1923-2006), Roman Polanski (né en 1933), Jan Švankmajer (né en 1934), István Szabó (né en 1938), tous sont venus faire un tour, parfois plusieurs, en compétition ou en invité. L’ambiance était chaleureuse, les palmarès houleux, les débats enflammés. Tout cela en quatre jours, pendant lesquels, entre 10 heures et minuit, les pauses étaient mesurées. Mais l’intensité ne faiblissait pas. Lorsque l’on revenait à Paris, après ce régime pour décathlonien, on avait de quoi tenir quelques jours sans images.
Tours a été une victime collatérale de l’affaire de la Cinémathèque française. Lorsque Pierre Barbin fut nommé, en février 1968, à la place de Henri Langlois, avec les réactions que l’on sait, le festival qu’il avait créé était condamné : sa "faute" entachait tout ce qu’il avait touché. Il a fallu bien des années avant qu’une lumière moins partiale donne à l’événement sa véritable perspective et que l’Histoire convienne que les torts n’étaient pas du côté où on les avaient mis si longtemps. Mais le festival avait été atteint : il n’eut pas lieu en 1969, et les deux années suivantes furent fantomatiques.
Même s’il ne les connaît qu’à travers ses lectures, l’auteur parvient à restituer la saveur des ces Journées, en en décrivant les grands moments et les quelques bides - la bronca - injuste - du public lors de la remise du Grand prix 1959 à We Are Lambeth Boys de Karel Reisz.) Il fournit surtout une série d’annexes extrêmement précieuses : tous les palmarès, avec commentaires, la composition de tous les jurys, les dates précises de chaque manifestation, une bibliographie (un peu courte cependant du côté des revues, mieux vaut aller voir sur (2). De quoi donner des regrets à tous ceux qui n’ont pas connu les riches heures de Tours.
Puisque nous en sommes aux regrets, regrettons quelques erreurs et coquilles. Chapitre coquilles, on peut passer sur Svankmaier ou Borowczik ou Fausto Copi, ou Calandra de J.L. Buñuel, question de relecture. Chapitre erreurs, il est plus gênant de voir Jean Grémillon devenir auteur du Dialogue des carmélites (p. 108), Arcady l’animateur confondu avec Alexandre Arcady le futur cinéaste (p. 122), Jacques Rozier terminer réalisateur de feuilletons pour la télévision (p. 128) ou La Surface perdue de Dolores Grassian qualifié (p. 132) de "documentaire sur la menace des nouvelles technologies" alors qu’il s’agit d’une fiction (avec le cher Jean Champion) sur des géomètres qui tentent de mesurer un morceau de terrain avec des instruments à l’ancienne. Enfin, ce n’est pas Jules Romains mais Jean Marin qui décerna le Grand prix à Robert Enrico en 1961 (p. 120). Broutilles, assurément, mais autant que les acheteurs de l’ouvrage, que l’on souhaite nombreux car il le mérite, corrigent immédiatement ces quelques bavures.
Lucien Logette
Jeune Cinéma n°365, mai 2015
1. "Pierre Barbin (1926-2014)", Jeune Cinéma en ligne directe.
2. Calindex, le site des index des rues de cinéma.
Donatien Mazany, Tours, capitale du court métrage. Les Journées internationales du court métrage 1955-1971, Paris, éd. Anovi, 176 p.