par Lucien Logette
Jeune Cinéma n°368, automne 2015
L’Annuel du cinéma 2015, Paris, éd. Les Fiches du cinéma, 2015.
On voit arriver chaque printemps L’Annuel avec le même plaisir et le même soulagement : enfin un livre que l’on n’a pas à juger. Nul besoin de devoir s’interroger sur la façon d’en rendre compte, puisqu’il va ressembler à ses petits frères des années précédentes, qu’il persiste à constituer l’usuel le plus indispensable de l’édition de cinéma et qu’on aurait bien de la difficulté à lui reprocher quelque chose, sinon au niveau du détail minuscule. Aucune différence de nature d’un millésime à l’autre, sinon quelques variations dans la pagination. À l’heureuse époque où il ne sortait que 580 films dans l’année - en 2000 -, l’ouvrage pouvait encore proposer des références discographiques et bibliographiques, la liste des œuvres éditées en vidéo et des analyses supplémentaires des "films majeurs" dues à quelques grandes plumes extérieures à l’équipe. Aujourd’hui que nous en sommes à 676 titres, plus d’extras, sous peine de faire couler la barque - cent pages de plus, la phynance ne suivrait pas.
Donc, les chapitres habituels : un bilan de l’année écoulée, signé Nicolas Marcadé, toujours aussi pertinent dans son rôle de poseur de (bonnes) questions, une fiche détaillée pour chacun des films exploités, tous les index nécessaires, tous les palmarès et une nécrologie. De quoi tenir un an. Avec une nouveauté extrêmement utile : le nombre de spectateurs pour chaque film. Jusqu’à présent, la liste ne concernait que les meilleures recettes - cette année encore, les quatre-vingts premiers, de Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ? de Philippe de Chauveron, 12 353 181 spectateurs) à Une nouvelle amie de François Ozon, 567 988). Cette fois-ci, chaque fiche indique en outre le chiffre des entrées, arrêté au 31 mars 2015, date limite raisonnable pour l’exploitation des films sortis avant le 31 décembre précédent. Ce n’est pas grand-chose, mais c’est pourtant un élément plein d’enseignement, qui nous renseigne bien plus sur l’état des lieux que le seul hit-parade des Top 80.
Ainsi, on constate que sur les 676 films sortis en 2014 (treize par semaine), quatre-vingt-dix n’ont pas atteint le millier de spectateurs. Parmi eux, huit n’en ont pas rassemblé cent, le record négatif étant de douze entrées. On ne citera ni titres, ni réalisateurs, inutile d’en rajouter dans l’accablement. Certes, il s’agit pour la plus grande partie d’entre eux, de documentaires réalisés par des inconnus, exploités sur une seule copie. Il n’empêche. Près de cent films ainsi voués au massacre, c’est terrible, losrque l’on sait ce que nécessite, en énergie et don de soi, un projet, de sa conception à son achèvement. Mais en même temps, qu’y faire ? Obliger chaque possesseur de pass à faire preuve de curiosité et à voir un documentaire de création sous peine d’amende ?
Ces chiffres ainsi fournis permettent de relativiser des échecs ou des réussites. On a marché sur Bangkok de Olivier Baroux totalise 402 130 entrées, c’est un succès - mais si l’on considère qu’il y avait 412 copies en circulation, c’est-à-dire moins d’un millier de spectateurs pour chacune, ça ne l’est plus vraiment. Idem pour Le Temps des aveux de Régis Wargnier avec 65 655 entrées, ce n’est déjà pas beaucoup, eu égard à la renommée du cinéaste. Mais pour 131 copies, c’est une catastrophe.
Et on pourrait continuer avec d’autres productions d’auteurs fameux : le trio Jean-Luc Godard-Peter Greenaway-Edgar Pêra recueille 1114 spectateurs pour les trois copies de 3x3D, Hong Sangsoo 6953 spectateurs pour les quatre copies de Sunhi, etc. Du coup, l’excellent Of Men and War de Laurent Bécue-Renard, avec ses 4077 entrées pour une seule copie, casse la baraque. On n’a pas fini de scruter ces chiffres.
La rubrique nécrologique est toujours aussi précisément tenue - une seule erreur minime relevée, Jancso devenant Milosz au lieu de Miklos. Et elle nous remet en mémoire des noms lointains : Karlheinz Böhm, que l’on ne se souvient pas d’avoir vu depuis Peeping Tom de Michael Powell ; Yvette Lebon, pour qui ont chanté Tino Rossi ("Marinella"), Jean Lumière ("Le Chanteur de minuit") et Charles Trenet ("Romance de Paris") et que l’on pensait disparue (elle avait 104 ans) ; Luise Rainer, 104 ans également, si émouvante dans Visages d’Orient et dans La Grande Ville de Franz Borzage ; Jacques Bergerac, le plus fade des séducteurs français installé à Hollywood - mais il était drôle en chef d’immigrés basques dans le curieux western de Russell Rouse, Caravane vers le soleil) et qui épousa successivement Ginger Rogers et Dorothy Malone - what a man ! ; et l’ami Carlo Mazzacurati qui avait jadis accordé un entretien à Andrée Tournès (1)...
Lucien Logette
Jeune Cinéma n°368, automne 2015
1. "Entretien avec Carlo Mazzacurati", Jeune Cinéma n°275, mai 2002.
L’Annuel du cinéma 2015, Paris, éd. Les Fiches du cinéma, 780 p.