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Collin, Daniel (livre)
Cent ans de cinémas à Sarreguemines (2015)
publié le samedi 13 décembre 2025

par Lucien Logette
Jeune Cinéma n°368, automne 2015

Daniel Collin, Cent ans de cinémas à Sarreguemines, Confluence, 2015.


 


Pas cent ans de cinéma, cent ans de cinémas. C’est-à-dire que le point de vue développé est précisément celui de l’exploitation : comment, à partir du 19 mars 1897, première projection dans l’arrière-salle du café Bruck, rue de France, au long d’un siècle et plus, les salles se sont peu à peu multipliées dans la ville de Sarreguemines. On connaît plusieurs études sur des villes de province et le cinéma, toujours intéressantes, car, plus que les grands mouvements esthétiques qui constituent l’histoire officielle, c’est là, loin de Paris, que se fabrique le sentiment collectif du cinéma : qu’est-ce que la Nouvelle Vague vue de Chateaudun, qu’est ce que le "nouveau nouveau" cinéma français vu de Montélimar ?

Sarreguemines est un cas remarquable : jusqu’en 1918, la ville est en territoire allemand, elle est française entre la Première et la Seconde Guerre mondiale, redevient allemande entre 1940 et 1944. Les formes d’exploitation et la programmation ne sont donc pas aussi rectilignes que pour une ville française "classique". Avant 1914, le problème de la nationalité des films ne se pose pas, en tout cas pas plus qu’ailleurs : qu’il s’agisse de Max Linder (1883-1925 ou de Asta Nielsen (1881-1972), il suffit de changer les intertitres. Entre 1914 et 1919, seuls les films allemands sont projetés, à l’inverse du reste du territoire où le cinéma "boche" est proscrit. Retour à la normale après les hostilités, une normale qui ne l’est guère. Si Sarreguemines fait partie des "départements recouvrés", tout y est encore de langue allemande, comme, par exemple, les journaux - donc les programmes de cinéma. En 1924, encore, La Roue est annoncée comme "des grossen Film-Meisterwerkes von Abel Gauce (sic), Sisif der Lokomotivführer"). Pour les films français muets, certaines salles proposent pour 5 centimes une traduction des intertitres en allemand. Et comme les films produits de l’autre côté du Rhin étaient alors prohibés - ce n’est qu’après 1922 qu’ils réapparaîtront, avec le Dr Mabuse de Fritz Lang -, on voit le casse-tête pour les spectateurs, par ailleurs nombreux, comme partout alors.

L’arrivée du parlant, quoique progressive - en 1933, il y avait encore, en Moselle, plus de salles équipées pour le muet que pour le parlant -, n’a pas simplifié la situation. À la même date, les habitants de la ville se partageaient en 78% de langue allemande ou alsacienne, 10% bilingues, 18% de francophones. On comprend que les comédies musicales en VO avec Lillian Harvey, Le Chemin du Paradis ou autres Congrès s’amuse, aient fait un tabac (mérité). Durant toute la décennie, c’est souvent en version allemande que les films américains parviennent à Sarreguemines - l’ouvrage reproduit une fort belle affiche du film de George Cukor avec Greta Garbo, Die Kameliendame (Le Roman de Marguerite Gauthier). Pas les films français, heureusement, et on y a vu, comme ailleurs, La Bête humaine de Jean Renoir (1938) et Quai des brumes de Marcel Carné (1938).

Retour à la case départ après 1940 : pendant les cinq années qui suivent, seuls les produits allemands (et quelques italiens) auront droit de cité, avant de disparaître de nouveau la paix revenue. L’interdiction trouble une partie du public, surtout les anciens, en majorité germanophones et qui ne parviennent pas à lire suffisamment vite les sous-titres allemands - mais le problème existe dans tous les départements alsaciens. Ce n’est qu’en 1951 que le cinéma allemand revient, avec Berliner Ballade de Robert A. Stemmle (1948) - le public de Sarreguemines aurait pu tomber plus mal. L’exploitation obéit ensuite à tous les soubresauts connus dans le reste du pays, arrivée du CinémaScope, crise de la fréquentation, fermeture des salles trop grandes, création des multiplexes, etc.

Daniel Collin étudie de près les pratiques des différentes salles de la ville, Central, Saalbau ou Eden (1), salles paroissales comprises, les succès et les échecs, les luttes concurrentielles, les ennuis administratifs dus aux forces locales - préfecture, mairie, associations familiales bien-pensantes particulièrement nocives (Comité cantonal d’action catholique, Pro Familia) qui surveillent de près et les programmes et le public (2). Le panorama est complet, grâce à un dépouillement exhaustif des archives, municipales ou privées, et des collections de journaux du temps : publicités, annonces, affiches, photographies de bâtiments et de films - superbes photos pleine page de films rares, Le Mariage de Louise Rohrbach de Rudolf Biebrach (1916), Gold de Karl Hartl & Serge de Poligny (1934), Les Fugitifs de Gustav Ucicky (1933), et de bon nombre de vedettes allemandes inconnues - qui furent Heidemarie Hatheyer (1918-1990), Adele Sandrock (1863-1937), Oscar Karlweiss (1894-1956) ou Gretl Theimer (1910-1972).

Un détail nous a frappé : l’auteur évoque la projection avant-guerre, à l’Eden, à une date non précisée (mais forcément vers 1935 ou 1936) d’un documentaire en relief avec lunettes. Il ne peut s’agir que du procédé mis au point par Louis Lumière et qui n’a pas connu de véritable exploitation - seuls quelques documentaires furent réalisés ainsi qu’un moyen métrage, L’Ami de Monsieur. C’est la première fois que l’on découvre la trace attestée d’une projection.
C’est certainement une des plus passionnantes monographies que l’on ait lues depuis longtemps, une belle tranche d’histoire bien découpée et qui ne ressemble à aucune autre, l’exception culturelle linguistique n’ayant pas été aussi forte, semble-t-il, dans les autres villes du territoire. On comprend que Raymond Chirat (cité dans les remerciements) nous l’ait chaudement recommandé : c’était là un ouvrage selon son cœur, savant, précis et plaisant à lire.

Lucien Logette
Jeune Cinéma n°368, automne 2015

1. En annexe, il offre un descriptif détaillé de la dizaine de salles qui ont fleuri entre 1910 et 1987 : architectes, capacités d’accueil, équipement technique, dates d’exploitation, noms des exploitants.

2. Rapport du censeur Seyer, 1922 : "Bien des tableaux montrés s’attaquent à la morale. Des explications séductrices en paroles et en images éveillent trop souvent des passions basses. […] Mais j’ai constaté avec plaisir qu’à chaque scène un peu osée (femmes montrant leurs jambes, couple s’embrassant sur la bouche), le machiniste interrompait le film en l’obturant par une plaque opaque." Quant au public, "certains spectateurs profitent de l’obscurité pour se livrer à des ébats ou des gestes qui ne devraient pas être tolérés". Quelle époque ! L’auteur pousse la malignité jusqu’à fournir la liste des dix-sept censeurs qui ont sévi entre 1920 et 1953…


Daniel Collin, Cent ans de cinémas à Sarreguemines. Une exception culturelle, Sarreguemines, Confluence, 230 p.



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