par Hugo Dervisoglou
Jeune Cinéma en ligne directe
Sélection En compétition du Festival Cinespaña Toulouse 2025
Sortie le mercredi 17 décembre 2025
Jone et sa jeune sœur vivent avec leur père dont la santé décline à cause d’un Parkinson qui va en s’accentuant. Le temps du festival de musique de Bilbao dans lequel elle travaille, elle tente de concilier sa vie de famille, ses amitiés, un amour naissant, le travail, avec la gestion du quotidien d’un parent qui supporte mal son entrée dans le handicap. Pour représenter cela, Sara Fantova Barrena traite ses scènes en blocs distincts quasi déconnectés les uns des autres, ce qui donne la sensation que les morceaux respectifs, répartit globalement entre l’intérieur de la maison familiale et l’extérieur, correspondent à des films distincts tant leurs ambiances sont opposées.
Ce faisant, l’enchaînement des partis, dans une forme de montage parallèle, est brutal, de sorte que la violence provoquée par la situation sur Jone est matérialisée concrètement avec efficacité. Mais dans un contre-pied inspiré le reste de l’esthétique du film, les cadrages, les mouvements d’appareil et les lumières sont simples et tendent vers le naturalisme. De sorte que la combinaison de ce montage dur avec la douceur inhérente de l’image met en scène le flot de sensations contradictoires dans lequel se trouve piégée l’héroïne, ce qui permet d’éviter à l’œuvre de tomber dans tout manichéisme ou de basculer dans le mélodrame.
De plus, malgré le naturalisme primal de son image, l’auteure se permet quelques embardées esthétiques, tels l’utilisation de films de famille tournés en caméscope numérique typique du début des années 2000 (charriant le poids d’un passé tu que l’on déduit tragique) ou l’emploi de l’onirisme au sein de certaines séquences. Les uns et les autres de ces instants, justifiés par la position complexe de Jone, poétisent et fluidifient le visionnage du film. Mais ils permettent aussi d’enrichir la caractérisation d’un personnage rigoureusement incarné par la jeune et talentueuse Olaia Aguayo. La maturité de cette interprète consiste en ce que, tout en intériorité, elle parvient, par ses regards et surtout par ses postures discrètement variées, à adapter l’attitude de son personnage en fonction du bloc dans lequel elle se trouve. Tantôt elle est une adolescente timide à l’extérieur de la maison avec ses amies, tantôt elle est une adulte mûre avant l’heure, trop âgée pour son âge, à la maison face à son père ou avec sa sœur. Cela contribue à l’empathie du public à son égard, sans le recours aux dialogues ni à des séquences de contextualisations.
Et c’est justement cette épure qui permet au film d’être à la foi économe, radical dans son approche, tout en étant délicat à l’égard de son héroïne. L’auteure place ainsi son public au rang d’observateur engagé, regardant objectivement une situation sans jamais être déconnecté d’un personnage principal, qui n’est jamais réduit à un prétexte de mise en scène et conserve son humanité tout du long. Qui plus est, l’égoïsme de certains rôles secondaires, outre les rebondissements qu’il amène, permet une lecture plus politique de l’intrigue dans la mesure où son origine est à chercher sur un plan social plutôt qu’individuel, ce qui donne une profondeur accrue au film.
Une musique aérienne achève de générer la bulle émotionnelle, mélancolique, qui entoure Jone et irradie le public de sa force, sans jamais tomber dans l’effet de surlignage. L’ensemble des interprètes est au niveau de l’actrice principale et garantit, lui aussi, la belle cohérence d’une œuvre à situer quelque part entre Naomi Kawase et Xavier Dolan, et qui n’est pas non plus sans rappeler La Vie d’Adèle de Abdellatif Kechiche (2013) par certains aspects. Jone Sometimes est un bel exemple de film sensible, mais ferme, qui concilie émotion, respect du public, de ses personnages, tout en donnant à penser simplement des sujets complexes tels que la mort, la maladie, l’éducation sentimentale, l’incompréhension de l’autre, le rapport père / fille, l’absence de mère, ou encore l’angoisse d’un avenir d’autant plus incertain qu’il est remis en cause par un destin acharné.
Hugo Dervisoglou
Jeune Cinéma en ligne directe
Jone, Sometimes (Jone, batzuetan). Réal : Sara Fantova Barrena ; sc : S.F.B., Nuria Dunjó López & Nuria Martín Esteban ; ph : Andreu Ortoll ; mont : Oriol Milàn ; mu : Pablo Seijo Prado ; déc : Alejandro Marín ; cost : Isis Velasco. Int : Olaia Aguayo, Josean Bengoetxea, Ainhoa Artetxe, Adrián Santos, Elorri Arrizabalaga (Espagne, 2025, 90 mn).