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Le Maître du Kabuki (le) 2025)
de Lee Sang-il
publié le mercredi 24 décembre 2025

par Nicole Gabriel
Jeune Cinéma n°440, décembre 2025

Sélection de la Quinzaine des cinéastes du Festival de Cannes 2025

Sortie le mercredi 24 décembre 2025


 


Il y eut très tôt rencontre du théâtre Kabuki avec le 7e Art. Le tournage du premier film japonais, Momijigari (Promenade sous les feuilles de l’érable) date de 1899 (1). Au cours du 20e siècle, de nombreux cinéastes ont partagé cet univers, les plus grands étant Yasujiro Ozu avec Histoire d’herbes flottantes (1934) ou Kenji Mizoguchi avec Contes des Chrysanthèmes tardifs (1939). Le réalisateur japonais d’origine coréenne Sang Il Lee ne s’était jamais inscrit dans cette tradition, mais il s’intéressait au sujet. Son point de départ a été le roman foisonnant, Kokuho (Trésor national), de l’écrivain Shūichi Yoshida, avec qui le cinéaste avait déjà collaboré à deux reprises. Il lui a confié le scénario ainsi qu’à Satoko Okudera car il souhaitait un regard féminin. Une adaptation non sans écueils, étant donné le nombre de personnages et le déroulement de l’histoire sur plusieurs décennies.


 


 


 

Le film dure près de trois heures. Il se divise en chapitres, séparés par des ellipses temporelles, les dates étant toujours inscrites à l’écran. Bien rythmé, il n’a ni la lenteur ni la langueur de bien des films japonais. C’est presque un film d’action qui nous tient en haleine après chaque rebondissement. L’histoire débute en 1964 à Nagasaki. Kikuho (Soya Kurokawa), un adolescent, qui a la grâce d’une geisha, voit son père, un yakuza, se livrer à un seppukku sous ses yeux, après avoir subi un grave échec. Désormais orphelin - le reste de la famille n’a pas survécu aux radiations -, il est accueilli par Hanjiro (Ken Wanatabe, magnifique), le "maître du Kabuki". Celui-ci a un fils, Sunshuke (Keitatsu Koshiyama), sensiblement du même âge que Kikuo. Il va soumettre ses deux jeunes recrues à l’apprentissage impitoyable de l’art des onnagata, les artistes masculins costumés en femmes, interprétant indifféremment le rôle masculin ou féminin de la pièce.


 


 


 


 

Le film se concentre sur la relation entre les deux disciples lorsqu’ils sont encore près de l’enfance, sur leur côté gémellaire quand ils ne sont pas sur scène, sur leur charme androgyne, sur l’équilibre yin / yang de leurs caractères. On les distingue à peine à l’écran. Ces rapports vont devenir ceux de frères ennemis. Kikuho dépasse son ami sur le plan artistique, au point que Hanjiro le choisit pour jouer le rôle principal dans la nouvelle pièce qu’il monte. Cependant le fils de yakuza reste un outsider, le Kabuki suivant le principe de la lignée : on est acteur si l’on est fils d’acteur. L’artiste prodigieux qu’est Kikuho reste marqué par la double malédiction de son origine : la ville ravagée et ses bas-fonds crapuleux. Sunshuke, fils qui n’est pas à la hauteur des attentes paternelles, est tout aussi malheureux, les gènes jouant dans son cas le rôle de l’aversion sociale. Ayant reçu en héritage le diabète dont souffre Hanjiro, il doit se soumettre à l’amputation d’une jambe.


 


 


 

À travers les fragments d’œuvres représentées, le film nous donne un aperçu de la culture kabuki. Il est dommage que, contrairement à ce qui a été pratiqué sur les copies anglaises ou nord-américaines, le nom des pièces citées ne s’affichent pas à l’écran. Pour notre part, nous avons apprécié la citation du Double suicide à Sonezaki (1703) (2). La scène est jouée deux fois, une en répétition, sous la férule de Hanjiro, l’autre montrant Sunshuke zigzaguant et s’effondrant devant le public, incapable de dissimuler sa prothèse. La scène finale du film, dans des tons immaculés, correspond à celle de La Jeune fille-héron (1762).


 


 


 

Ryō Yoshizawa et Ryusei Yokohama, les protagonistes à l’âge adulte, ont interprété leur rôle sans doublure. Leur prestation est un tour de force, la part du lion revenant au premier (Kikuho). Ils reproduisent les postures, les attitudes, toute la gestuelle des acteurs kabuki, la flexion de leurs mains, les jeux avec l’éventail ou l’ombrelle. Entre complainte et récitatif, déconcertantes pour des oreilles occidentales, les paroles chantées sont étranges et profondément émouvantes. Le film s’attarde sur l’expression des visages avec de nombreux gros plans. Une proximité impossible au théâtre. "Je voulais saisir les émotions à fleur de peau et créer une sensation de présence", dit le cinéaste.


 


 


 

Le Maître du Kabuki est un régal pour les yeux. Le directeur de la photographie, Sofiane el Fano, compose une image solaire. Il convient d’ajouter la splendeur des décors, des costumes, des coiffures, des maquillages. Le film a attiré au Japon plus de onze millions de spectateurs et passionné la jeunesse nippone pour son patrimoine national. Un spectacle total, à la fois œuvre d’art raffinée et divertissement populaire.

Nicole Gabriel
Jeune Cinéma n°440, décembre 2025

1. Ce métrage muet de trois minutes cinquante, n’est sorti qu’en 1904. Il s’agit de l’enregistrement d’une scène de la pièce correspondante, présentant les acteurs kabuki Onoe Kikugogorō et Ichikawa Danjūrō. Tourné avec une caméra Gaumont, signé Sibata Tsunekichi, c’est le plus ancien film japonais qui existe.

2. Liubov Japonki (1913) est un film Pathé Russe inspiré du Double Suicide, attribué à Kai Hansen, où Hanako joue le rôle de la petite geisha.


Le Maître du Kabuki (Kokuhô). Réal : Lee Sang-il ; sc : Satoko Okudera d’après le roman éponyme de Shūichi Yoshida paru en 2025 ; ph : Sofian El Fani ; mont : Tsuyoshi Imai ; mu : Marihiko Hara. Int : Soya Kurokawa, Keitatsu Koshiyama, Ken Watanabe, Ryō Yoshizawa, Mitsuki Takahata, Ryusei Yokohama, Shinobu Terajima, Nana Mori, Ai Mikami, Kumi Takiuchi, Masatoshi Nagase, Emma Miyazawa, Takahiro Miura, Kyusaku Shimada, Tateto Serizawa, Nakamura Ganjirō IV, Min Tanaka (Japon, 2025, 175 mn).



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