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Engloutie (l’) (2025)
de Louise Hémon
publié le mercredi 24 décembre 2025

par Philippe Roger
Jeune Cinéma n°440, décembre 2025

Sélection de la Quinzaine des cinéastes du Festival de Cannes 2025

Sortie le mercredi 24 décembre 2025


 


Un premier long métrage, pour le cinéaste qui s’y risque, mais aussi pour le critique qui s’y aventure, est le moment de vérité d’une épreuve initiatique. Le moins qu’on puisse dire est que l’ancienne étudiante de l’université Lumière Lyon 2 a fait du chemin, Louise Hémon s’est trouvée. L’Engloutie a obtenu le prix Jean-Vigo pour 2025 et c’est amplement mérité. Dès son premier plan - la lueur mouvante de deux petites lanternes qui tentent d’avancer contre le vent glacé d’une nuit impérieuse -, le spectateur se trouve projeté dans un monde opaque, univers hostile aux règles inconnues. Cette nature toute-puissante est sombre, au sens premier, car le soleil visite rarement la vallée alpine qu’enserrent des sommets inaccessibles.


 


 


 

Ce sentiment de huis clos se trouve renforcé par le choix du format : au lieu de l’écran large attendu qui aurait banalement ouvert l’espace, la réalisatrice a opté avec justesse pour le 1,37, ce format 4/3 proche des premiers temps en 1,33 du cinéma. Hommage certes au cinéma muet (on pense au Vent de Victor Sjöström (1928), avec cette histoire d’une femme de la ville - ici, une institutrice débutante de la Troisième République, venue apporter, en 1899, la science aux fils et filles de paysans patoisants se retrouve isolée dans un monde rude -, également volonté d’entraver les corps dans la gangue d’extérieurs qui enferment au lieu de libérer.


 


 


 

Chez Louise Hémon, la Nature n’ouvre pas mais renvoie l’être à ses obsessions intérieures, l’extême sauvage reflète un intime aussi peu civilisé. La caméra ne quitte pas les corps pour faire ressentir le moindre tressaillement des consciences. La cinéaste pratique un cinéma de la sensation : comme les musiques du film qui naissent littéralement des bruits - belle idée qui retrouve les principes d’un Jean Grémillon, pour qui la musique doit sourdre de la matière du monde, non se plaquer depuis un promontoire -, les plans sont vibrations, touches picturales, fragments sensibles qui s’originent de la pâte du réel (Louise Hémon pratique le documentaire). Cette approche sensualiste conjugue poétiquement les quatre éléments. Il y a donc l’air avec le vent, mais aussi l’eau - celle d’une neige qu’on fait fondre dans une marmite propice aux sorts, comme le filet pur de la fontaine qui fait déborder le seau, - ensuite la terre qui peut s’entrouvrir sous forme d’une caverne tapie dans les bois, enfin le feu, celui qu’on avale sur sa tartine un soir de fête, celui des lanternes et des bougies, surtout celui des corps.


 


 


 

Ce cinéma de la sensation est d’abord un cinéma érotisé. La vie circule dans les désirs qui aimantent les regards et dirigent les gestes. La jeune institutrice perdue dans ce hameau reculé, qui évoque Terre sans pain (Las Hurdes) de Luis Buñuel, va étreindre successivement deux jeunes paysans, dans des scènes qui renouvellent à leur façon la représentation de l’amour physique. Au lieu des sempiternels plans de femme-objet, Louise Hémon préfère explorer de son point de vue les corps masculins. Utilisée en principe pour le planisphère scolaire, la loupe sert au jeune homme à remonter le long des veines du bras de la jeune femme, puis celle-ci prend l’instrument optique pour découvrir le garçon dans les méandres de sa nudité. C’est beau comme les gestes d’un amour naissant. Les comédiens sont justes, vrais. Saluons Galatea Bellugi et Samuel Kircher - dont on retrouvera la grâce d’ici quelques mois dans un film majeur, le Morlaix de Jaime Rosales.


 


 


 

Il ne faudrait pas croire cependant que le sexe soit seulement vecteur de vie en cet univers chargé d’une magie obscure, inquiétante. Dans ce cinéma qui évoque celui d’un Jean-Pierre Denis, où le tableau de la vie rurale se teinte des couleurs d’un conte immémorial, la vie est indissolublement liée à sa face cachée, la mort. La mise en scène est précise, qui associe la chaleur à son inverse radical. Dans L’Engloutie, le froid brûle plus que le chaud. Pour figurer l’orgasme féminin, la cinéaste place un plan d’avalanche nocturne : paradoxe, le déferlement d’une neige froide rend sensible l’irradiation sensuelle.


 


 


 

Une autre scène nettement plus étrange précise cette alliage oxymoresque, sous forme d’un fort curieux godemichet glacial : lors d’un bain chaud nocturne, l’institutrice solitaire use d’une stalactite pour prendre son plaisir. Que la glace à la forme suggestive devienne ainsi l’élément actif peut paraître singulier. Pour comprendre le renversement symbolique qui s’opère en la circonstance, il faut prêter attention au nom du personnage féminin. L’institutrice s’appelle Aimée Lazare. Autrement dit, elle est à la fois chaud et froid, vie et mort. Si Aimée condense l’idée d’un bouquet de forces vitales, Lazare évoque le ressuscité de la Bible. Ce n’est pas pour rien qu’à l’épilogue de L’Engloutie, l’institutrice a des allures de morte-vivante : muette, elle quitte à cheval la vallée maudite. Elle aura passé la fin de l’hiver emmurée dans la ferme, porte et fenêtres clouées par les villageois qui l’accusent d’être une sorcière. Il faut dire qu’il y a de quoi : suite à ses étreintes, les deux garçons Pépin et Enoch ont disparu. La rêverie du film - car tout film est un rêve éveillé - porte à penser à une figure surgie du fond des âges, celle d’une matrice immémoriale - d’où la caverne de la forêt - qui engloutirait le masculin dans un féminin illimité, une vulve cosmique aussi fascinante que dangereuse.


 


 


 

À la veillée, un paysan auquel il manque un doigt évoque une femme fantôme hantant les bois, une séductrice entraînant les hommes dans des précipices. On comprend qu’Aimée, toujours vêtue de noir, peut être vue comme la mort en personne. Mais elle est tout autant la vie, car il s’agit bien pour la cinéaste des deux faces de la même réalité. Vie et mort ne font qu’un dans ce film de possession, furieusement poétique. Une autre image puissante éclaire cette perspective magique : comme le patriarche meurt au cœur de l’hiver - occasion de rites funèbres saisissants, du lavage du corps à l’entrouverture d’une fenêtre pour libérer l’âme du défunt -, les villageois vont porter son cercueil sur le toit de la ferme où vit l’institutrice, afin de protéger le cadavre des loups dévorants, en attendant de le mettre au printemps en une terre qui ne sera plus gelée - on se croirait dans L’Âme sœur de Fredi Murer (1985). Cette coutume ancestrale inscrit la mort au cœur de la vie.


 


 


 

En fin de parcours, les planches qui clouent porte et fenêtres, enfermant la femme de la ville, renvoient au cercueil patriarcal qui pèse sur l’esprit de l’institutrice. L’Engloutie est une méditation féminine sur l’idée de mort. Louise Hémon tourne autour de ce sujet depuis longtemps. Avec Émilie Rousset, elle a monté au théâtre, en 2022, une pièce explicite, Rituel 5 : la mort. À sa façon éminemment singulière, L’Engloutie reprend la forte idée du cinéma comme mort au travail.

Philippe Roger
Jeune Cinéma n°440, décembre 2025


L’Engloutie. Réal : Louise Hémon ; sc : L.H., Anaïs Tellenne & Maxence Stamatiadis ; ph : Marine Atlan ; mont : Carole Borne ; mu : Émile Sornin ; déc : Anna Le Mouël ; cost : Joana Georges Rossi. Int : Galatea Bellugi, Matthieu Lucci, Samuel Kircher, Oscar Pons, Sharif Andoura, Amid Bouselahane, Marisa Ronchail, Annie Souche, André Borel, Léna Camillieri Dorléans, Solal Griveau Martin, Lula Guaydan, Greta Saggiorato, Tom Pezier, Amélie Griveau, Domitille Bruneton, Marie Trouvé, Léa Caro, Ludovico Leombruni (France, 2025, 98 mn).



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