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JC n°440, décembre 2025

publié le samedi 27 décembre 2025

Couverture : Le Rendez-vous des quais (Paul Carpita, 1955).

Quatrième de couverture : Rob Reiner(1947-2025).

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ÉDITO JC n°440, décembre 2025

 

À peine remis de la disparition de l’acteur Tatsuya Nakadai (1932-2025) et de Peter Watkins (1935-2025), suivis depuis tant d’années devant l’écran - Kwaidan de Masaki Kobayashi en 1965 pour le premier, The War Game en 1967 pour le second -, nous avons appris l’assassinat de Rob Reiner (1947-2025) et de son épouse.
Les crimes à Hollywood ont commencé tôt - dès 1922, l’affaire Roscoe Arbuckle, puis le meurtre de William Desmond Taylor (1) avaient provoqué une tempête locale et un retour de bien-pensance dans la ville du péché. Le président Donald J. Ubu, reculant une nouvelle fois les bornes de ses limites, a immédiatement vu dans l’acte perpétré par le propre fils du cinéaste une vengeance divine contre les mauvais esprits démocrates qui le combattent. L’esprit souffle où il peut. On regrettera le signataire de ces perles, moins célébrées que ses succès When Harry Met Sally (1989) ou Misery (1990), que sont This Is Spinal Tap (1984), dont on attend avec espoir la suite ( Spinal Tap 2 : The End Continues, 2025), et The Princess Bride (1987). Rob Reiner était un auteur plus que fréquentable, que la revue n’a pas suffisamment fréquenté (2).

Les grandes manœuvres qui secouent le territoire français de l’édition et de la presse, les orques étant bien placées pour dévorer les requins, ne pouvaient pas ignorer plus longtemps l’audiovisuel, ce terrain de jeux encore capables de rapporter quelques recettes à multiples zéros, même si la situation de l’exploitation reste précaire, les spectateurs semblant attirés par d’autres pratiques de consommation moins coûteuses que le grand écran. Mais comparés à ce qui se concocte aux États-Unis, les enjeux à l’échelle hexagonale ne sont que broutilles. Le conglomérat Netflix-Warner (ou Paramount-Warner, selon l’issue du combat), lorsqu’il sera réalisé, risque de sérieusement modifier notre relation à un art qui a pour nous tant compté. Daniel Sauvaget revient sur l’avenir incertain qui se dessine, à courte échéance, car les bouleversements sont rapides, il suffit de voir comment l’I.A. a phagocyté notre univers quotidien.

De là vient notre propension à revenir sur un passé patrimonial dont tous les recoins n’ont pas été explorés - et lorsqu’ils l’ont été, on s’aperçoit que notre regard, quarante ou cinquante plus tard, n’est plus le même : à rebours de l’affirmation du poète, le cœur d’un mortel change plus sûrement que la forme d’un film et le test d’une œuvre jadis admirée (ou jadis rejetée), revue après quelques lustres, apporte parfois des questionnements inédits - comment avons-nous pu nous laisser prendre à ce piège ? Comment n’avons-nous rien perçu de ces images qui nous étonnent aujourd’hui ? Une certitude : entre ce qu’il reste à découvrir et ce qui vaut d‘être revisité, l’agenda sera chargé et l’ennui n’est pas au programme.

Un ennui qu’il nous faut pourtant reconnaître voir surgir assez souvent devant le cinéma qui se fait - sentiment heureusement non partagé par les rédacteurs de Jeune Cinéma, toujours à l’affût de découvertes et pas encore touchés par l’impression de déjà-vu qui nous saisit régulièrement. D’où notre satisfaction à saluer le film de Louise Hémon, L’Engloutie. L’histoire de cette jeune institutrice de la fin de l’avant-dernier siècle, nommée dans un village au fond de la montagne, a fait son chemin depuis sa présentation à Cannes, à la Quinzaine des cinéastes : prix Jean-Vigo, prix André-Bazin, il ne lui a manqué que le prix Louis-Delluc du premier film pour faire un grand chelem. Et qu’elle ait été, il y a presque vingt ans, une collaboratrice de la revue, n’a rien à voir avec le plaisir éprouvé devant son film. Nous ne conditionnons pas notre admiration.

Comme d’habitude, janvier 2026 va voir fleurir les bilans des dix, vingt ou trente meilleurs films de l’année écoulée, distribution de bonnes notes qu’il convient d’ignorer avant de les lire dans dix ans, afin de constater l’inanité de tels palmarès - comment y croire, depuis que Jeanne Dielman (3) a été consacré plus grand titre de l’Histoire ? L’essentiel pour un film est de toucher le public qu’il mérite. La Voix de Hind Rajab de Kaouther Ben Hania, (4) est-il meilleur que Un simple accident de Jafar Panahi (5) ? Quelle importance, lorsqu’il s’agit de nos plus fortes émotions récentes ?

Jeune Cinéma a fêté ses 61 ans en octobre 2025, au Salon de la revue, en compagnie de 1895, seule autre consœur représentée (6). Mais l’avenir n’est pas simple pour les revues qui s’obstinent à paraître sur papier. Les tarifs postaux, déjà élevés, vont devenir carrément prohibitifs, dès le 1er janvier 2026 : l’envoi d’un numéro va franchir largement la barre des 5 euros vers la France, celle des 12 euros vers l’étranger. Comment subsister ? Jeune Cinéma peut compter sur ses abonnés, fidèles et généreux - jusqu’à quand ? La route qui mène au soixante-dixième anniversaire risque d’être malaisée.

Peter Watkins, Tatsuya Nakadai, Rob & Michele Reiner, quatre décès en ouverture, le compte semblait suffisant. Françoise Brion (1933-2025) vient à son tour de disparaître. Son nom évoque-t-il encore quelque chose aux lecteurs non vénérables ? Même si Bertrand Mandico lui a offert une petite place, en 2023, dans son Conann, elle demeurera d’abord pour nous, malgré les quatre-vingt-quinze titres d’une filmographie soutenue, l’une des figures les plus attachantes des francs-tireurs de la Nouvelle Vague, Jacques Doniol-Valcroze (1920-1989) (son époux), Alain Robbe-Grillet (1922-2008) et surtout Pierre Kast (1920-2024), qui, du Bel Âge (1959) aux Soleils de l’île de Pâques (1971), sut pleinement mettre en valeur sa distinction et son détachement. Nous offrons à sa mémoire notre ultime coup de chapeau de l’année (7).

Lucien Logette
Jeune Cinéma n°440, décembre 2025

1. Vincent Pinel, "Le meurtre de William Desmond Taylor", Jeune Cinéma n°388-389, été 2018.

2. Cf. sur le site : Rob Reiner (1947-2025), fils de Carl Reiner (1922-2020).

3. "Jeanne Dielman, 23 quai du Commerce, 1080 Bruxelles", Jeune Cinéma n°93, mars 1976.
Le film de Chantal Akerman a été jugé "le plus grand film de tous les temps", selon une consultation de critiques de cinéma par la revue Sight and Sound, en 2022, succédant à Citizen Kane et Vertigo.

4. "La Voix de Hind Rajab", Jeune Cinéma en ligne directe.

5. "Un simple accident", Jeune Cinéma n°437-438, été 2025.

6. Par ailleurs les deux seuls titres non cités par l’éditorialiste d’un numéro récent de Positif qui énumérait les revues de cinéma existantes. So Film et Première, oui, Jeune Cinéma et 1895, non. On regrette Michel Ciment (1928-2023)...

* "François Brion (1933-2025", Jeune Cinéma en ligne directe.



 

SOMMAIRE JC n°440, décembre 2025

 

 
Cinéma français
 

* L’Engloutie, par Philippe Roger.

* Note, par Lucien Logette.

 
Robert Redford
 

* Robert Redford, une masculinité complexe, par Jean-Michel Pignol.

 
Festivals
 

* Biarritz 2025, par Alain Souché.

* Auch 2025, par Alain Souché.

 
Patrimoine
 

* Binka Jeliaskova. Éclats d’une cinéaste révoltée, par Nicole Gabriel.

* Bunny Lake Is Missing de Otto Preminger, par Patrice Bougon.

* Le Rendez-vous des quais de Paul Carpita, par Anita Lindskog.

 
Orson Welles
 

* Cinématographie sans fil, par Patrick Saffar.

* François Thomas & Jean-Pierre Berthommé, Leurs Orson Welles, par Alexis Leroy.

* Frédéric Bonnaud, éd., My Name Is Orson Welles, par Lucien Logette.

 
Cinéma & Business
 

* Pathé et UGC suite, par Daniel Sauvaget.

 
Cinéma & Surréalisme
 

* Rémy Ricordeau, Arthur Cravan, par Lucien Logette.

* Paul Sanda & Françoise Segondz, Cinéma, Poésie et Merveilleux, par Lucien Logette.

 
DVD
 

* Chronique de l’automne 2025, par Jérôme Fabre.

* Glanures DVD, de Abel Gance à Stephen Sayadian, par Philippe Roger.

* Rock Hudson, un géant oublié, par Alexis Leroy.

* La Leçon de piano de Jane Campion, par Gérard Camy.

* Sans un cri de Kostas Manoussakis, par Éric Le Roy.

 
Chercheurs & Curieux
 

*Note sur Jabiru, par Lucien Logette.

* Le fantastique et le cinéma, par Pierre Mac Orlan.

 
Coup de cœur
 

* Les Échos du passé de Masha Schilinski, par Jean-Michel Ropars

 
Actualités
 

* Diamanti, par Gisèle Breteau Skira.

* Laurent dans le vent, par Jean-Max Méjean.

* Le Maître du kabuki, par Nicole Gabriel.

* L’Affaire Bojarski, par Gisèle Breteau Skira.

* Amour Apocalypse, par Jean-Max Méjean.

* Rebuilding, par Gisèle Breteau Skira.

* L’Arbre de la connaissance, par Philippe Roger.

* Tout va bien, par Jean-Max Méjean.

* Sukkwan Island, par Gisèle Breteau Skira.

 
Avant-Garde
 

* Hände de Miklos Bandy, par Éric Le Roy.

 
Livres
 

* Vincent Amiel, N.T. Binh & José Moure, éds., Joseph L. Mankiewicz. Le jeu des formes, par Patrick Saffar.

* Pascal-Alex Vincent, Dictionnaire du cinéma japonais, par Francis Guermann.

* Christophe Chabert & Frédéric Mercier, Steven Soderbergh, vol. 2. Les années numériques, par Alexis Leroy.

* Morgan Pokée, Nadav Lapid. Description d’un combat, par Gisèle Breteau Skira.

* Luc Béraud, Au travail avec Duras, Robbe-Grillet, Rivette et quelques autres, par Lucien Logette.

 
Nécrologies
 

* Peter Watkins (1935-2025), par Francis Guermann.

* Tatsuya Nakadai (1932-2025), par Andrea Grunert.



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