Alexandre Rockwell : L’origine du film, c’est que pour réaliser Lenz, mon premier long métrage en 1981, j’ai dû vendre mon saxo, ce que j’avais de plus précieux. J’ai été en contact avec un petit gangster, qui est maintenant en prison. Ce type m’a dit : "Qu’est-ce que tu veux faire ?". J’ai dit : "Un film". Il m’a dit : "Viens demain et on verra".
L’histoire de l’auteur qui veut faire un film très intellectuel et qui change son scénario, c’est un peu vous ?
A.R. : Oui, j’ai appris à rire de moi-même. Le sens de mon film, c’est d’apprendre à se prendre moins au sérieux et c’est difficile. Mon itinéraire depuis Lenz, c’est de me rapprocher des gens, de ne pas les regarder de haut. Mes deux premiers film étaient comme mes enfants, des bébés qui hurlent mais ne savent pas prononcer le nom de leur mère. Maintenant je sais. C’était pourtant des films pleins d’énergie et que j’aimerais qu’on voie.
Y a-t-il un lien entre les trois films ?
A.R. : Je pense que tous les trois parlent de gens en marge. Lenz, les trois enfants perdus de Hero qui se rassemblaient pour traverser l’Amérique en taxi et le gangster de In the Soup. Ce sont tous des solitaires qui essaient de former une famille.
Avez-vous été influencé par des cinéastes comme John Cassavetes ?
A.R. : C’est un peu être influencé par l’amour. John Cassavetes n’a jamais filmé que l’amour et cela demande du courage. C’est facile de filmer le sexe, la violence, le viol, mais construire, créer des relations au lieu de détruire, oui, ça m’a influencé. John Cassavetes était malade, il avait toutes les raisons d’être déprimé,et pourtant quand on lui parlait, on se sentait mieux. Mon vrai modèle, c’est Jean Vigo (1905-1934).
Le noir & blanc, c’était par choix ou par économie ?
A.R. : Le noir & blanc n’est plus comme au bon vieux temps du cinéma expérimental ou de la Nouvelle Vague, c’est aussi cher que la couleur. C’est un choix, parce que je voulais faire un film qui ait de la fraîcheur et c’est plus facile en noir & blanc. Regardez la tête de Seymour Cassell, eh bien, en noir & blanc, elle devient fantastique.
Pourquoi la présence de Jim Jarmusch dans le film ?
A.R. : Jim Jarmusch est un type rigolo mais pas quand il joue. Je trouvais drôle ses cheveux blancs. Mais pour une demi-réplique, il a fallu plus de vingt prises, alors je lui ai pris le script et j’ai dit : "Jim, dis ce tu peux, deux mots, trois, et si tu me regardes, j’arrête". Je dis "Action" et immédiatement, il me regarde. Il est très nerveux.
Propos recueillis par André Tournès
Venise, 2 septembre 1992
Jeune Cinéma n°217, octobre 1992.
* Cf aussi "In The Soup", Jeune Cinéma n°217, octobre 1992.
In The Soup. Réal : Alexandre Rockwell ; sc : A.R. & Sollace Mitchell ; ph : Phil Parmet ; mont : Dana Congdon ; mu : Mader ; cost : Elizabeth Bracco. Int : Steve Buscemi, Seymour Cassel, Jennifer Beals, Jim Jarmush, Stanley Tucci, Carol Kane (USA, 1992, 95 mn).