home > Films > Sud (le) (1983)
Sud (le) (1983)
de Victor Erice
publié le mercredi 7 janvier 2026

par Francis Guermann
Jeune Cinéma en ligne directe

Sélection officielle En compétition du Festival de Cannes 1983

Sorties les mercredis 20 janvier 1988 et 7 janvier 2026


 


Le Sud, réalisé en 1983, est le second long-métrage de Victor Erice, né en 1940, après L’Esprit de la ruche en 1973 (1), et avant ses deux autres seuls films, Le Songe de la lumière en 1993, un documentaire sur le peintre Antonio Lopez Garcia (né en 1936), et Fermer les yeux, son dernier film, réalisé en 2023, sans compter ses incursions dans le films courts et les installations. C’est dire que ce réalisateur est rare et chacun de ses films un événement.


 


 


 

Le Sud ressort aujourd’hui dans une belle version restaurée qui permet de le redécouvrir. Pour évoquer la grande précision et l’exigence de Victor Erice, il faut s’attarder sur la première séquence du film, qui dure plus de cinq minutes : à partir du noir et du silence du générique, l’image en plan fixe s’éclaire très lentement et dévoile une fenêtre à droite, puis un lit devant une grande tapisserie tendue sur un mur. Dans ce lit se trouve une jeune fille qui s’éveille peu à peu, tandis qu’on entend hors champ, progressivement, les bruits de la maison ; un chien aboie au loin, deux voix de femmes deviennent audibles, évoquant la disparition d’un homme et l’absence d’une bicyclette. Elles appellent Augustin, le père de famille. Puis une musique, une voix off : celle d’Estrella, la jeune fille devenue adulte, qui va raconter son histoire à partir de ce moment où, adolescente, elle a compris qu’elle ne reverrait plus son père. La jeune Estrella s’assoit sur le lit et ouvre une petite boite noire de laquelle elle extrait une chaîne et un pendule, puis pleure en silence.


 


 


 

Cette séquence majeure et inaugurale met en place le film tout entier : son aspect pictural, sa beauté visuelle, son rythme lent, la distance instaurée entre des temps différents, entre le récit et les actions passées. Elle instaure un rapport au réel tout particulier, une intimité teintée d’onirisme.
Elle concentre aussi tous les éléments expressifs réunis dans l’art du cinéma : une image, du temps, un espace étendu à l’ailleurs grâce au son, l’entrée dans un récit par des images optiques et sonores pures, des "cristaux de temps" comme l’évoquait Gilles Deleuze. L’intimité est celle d’Estrella qu’on va suivre pendant les années cinquante, par retour en arrière, de l’âge de huit ans à une quinzaine d’années. Le film, à hauteur d’enfant, est le récit de son rapport avec son père Augustin, admiré mais mystérieux à ses yeux, qui porte en lui une fêlure qui le rend dépressif.


 


 


 

Médecin et républicain, il a fui son milieu familial après la guerre, tandis que son propre père était un franquiste avéré. La femme d’Augustin a perdu son travail d’institutrice et la famille a quitté le Sud, l’Andalousie d’où ils étaient originaires, pour s’installer dans le Nord du pays, dans une maison isolée appelée "La mouette". Augustin parle peu, est souvent taciturne, n’évoque jamais son passé, mais porte à sa fille un regard attentif et chaleureux.


 


 


 

En grandissant, Estrella découvre l’intérêt de son père pour une actrice de cinéma, ancien amour dont il ne s’est jamais remis et qui le pousse vers la mélancolie. Dans ce mystère, cette quête pour savoir qui est ce père qui s’échappe (il fugue plusieurs fois sans jamais pouvoir partir), Estrella est seule face au secret, chose tue dans la famille, jusqu’au moment de la vraie disparition de son père, qui la rend inconsolable. Mais, en grandissant, elle s’était éveillée à l’attirance des garçons et à l’appel de la vie, ce qui finira par l’éloigner, l’occasion lui étant donnée de partir vers ce Sud qu’elle imaginait, mais dont on ne verra finalement rien, le film se terminant de manière ouverte par son départ (il devait exister une suite que le réalisateur n’a pas tournée, faute de moyens).


 


 


 

Victor Erice développe un récit qui tient en peu de choses, dilué et étendu vers ses infimes détails et les sensations intimes d’Estrella, ponctué par les événements familiaux - la communion de la fillette, un tour de moto avec son père, l’activité de radiesthésiste amateur de celui-ci, ses disparitions, l’énigme de sa relation avec l’actrice. Le microcosme familial fait figure d’étouffoir, la maison isolée ne correspond à aucun désir des personnages, son ouverture sur une campagne monotone accentue encore ce sentiment d’oppression. L’autre espace, celui de la ville proche, est plus chaleureux : les cafés, restaurants, le cinéma Cine Arcadia, lieux où se retrouvent parfois Estrella et son père. Mais ces lieux ne sont que fonctionnels aux yeux des personnages, le poids imaginaire de ce Sud quitté, oublié ou espéré, étant prégnant.


 


 


 

Comme dans les autres films de Victor Erice, la présence du cinéma dans le film (la salle, les actrices) est moins une mise en abyme qu’un apport fictionnel, et qui ramène à l’expérience personnelle du réalisateur. Cette présence est une signature et la question de la mémoire, centrale dans tous ses films, se lit à plusieurs niveaux : celle de la mémoire permise par le cinéma, celle de la mémoire des personnages (ici de l’énigme de la mémoire de son père aux yeux d’Estella) et la mémoire du réalisateur qui instille dans son film sa propre histoire. Toutes ces strates de mémoire sont indissociables.

Francis Guermann
Jeune Cinéma en ligne directe

1. "L’Esprit de la ruche", Jeune Cinéma n°101, mars 1977.


Le Sud (El Sur). Réal : Victor Erice ; sc : V.E. & Adelaida Garcia Morales ; ph : José Luis Alcaine ; mont : Pablo G. del Amo ; mu : Enrique Granados ; déc : Antonio Belizón ; cost : Maiki Marín. Int : Omero Antonutti, Sonsoles Aranguren, Iciar Bollain, Lola Cardona, Rafaela Aparicio, Germaine Montero, Maria Caro, Aurore Clément (Espagne, 1983, 94 min).



Revue Jeune Cinéma - Mentions Légales et Contacts