Béla Tarr (1955-2026) est mort le 6 janvier 2026.
Le jour même, l’Académie européenne du cinéma, dont il faisait partie depuis 1996 lui a rendu hommage. Et la nouvelle a immédiatement été reprise dans tous les médias (1). Pourtant, il n’était pas un réalisateur très populaire, surtout en France où ses films sont sortis en salles très tardivement. En revanche, il fut immédiatement reconnu par les festivals, et admiré par ses pairs (Martin Scorsese, Gus Van Sant...), et resta bien connu des cinéphiles, qui l’admiraient, ou le détestaient aussi parfois.
Né à Pécs, en Hongrie communiste, dans une famille d’artisans du théâtre - son père était décorateur à l’Opéra d’État et sa mère travaillait au Théâtre Madách -, il avait commencé à jouer plusieurs petits rôles à la télévision pendant son enfance. Puis, tout en faisant des petits métiers pour gagner sa vie, il avait réalisé, en autodidacte, des films amateurs dès l’âge de 16 ans. Il est alors remarqué par les studios Béla-Balázs qui vont le soutenir, comme István Szabó (né en 1938) ou Judit Elek (1937-2025), et ils vont lui donner la possibilité de réaliser son premier long métrage en 1977, à 22 ans, Le Nid familial, un documentaire-fiction. C’est un succès, il est sélectionné au Festival de Mannheim 1979 et gagne le Grand Prix. À l’époque Jeune Cinéma suivait régulièrement ce festival et en a rendu compte : "Dans ce premier film, est analysée la crise du logement et son effet sur une famille. Béla Tarr met tout à plat sans prendre vraiment parti : chacun est une victime, et de l’autre et d’un système" (2).
Après ce succès, il est admis à la SZFE (l’Université d’art dramatique et cinématographique de Budapest) pour y poursuivre des vraies études et obtenir un diplôme en 1981. Dans la foulée, il est l’un fondateurs du Társulás Filmstúdió, qui s’inscrit dans un courant militant du documentaire qui, né dès la fin des années 1960 en Hongrie, considérait que le cinéma avait une fonction sociale. C’est dans ce cadre qu’il réalise trois longs métrages, entre 1982 et 1984, dont ses deux seuls films en couleur, L’Outsider et Almanach d’automne, ainsi que Rapports préfabriqués, ces deux derniers films étant sélectionnés à Locarno (3). Le Társulás Filmstúdió sera fermé en 1985 pour des raisons politiques.
On peut considérer que ces trois films sont comme des galops d’essai, des travaux de formation, par exemple, ils sont encore bavards.
Ce n’est qu’en 1988, avec son film suivant, son cinquième, Damnation que Béla Tarr trouve sa voie et s’affirme comme l’auteur que l’on connaît. Son héros, Karrer, est un solitaire, vieillissant dans un monde sinistre, dont la vie a pour seule lumière un bar au nom non équivoque, le Titanic Bar, où chante une femme qui l’attire et acceptera ses avances, mais qui finalement partira avec un autre.
L’année 1988 est une année décisive. Il rencontre l’écrivain László Krasznahorkai (né en 1954), futur prix Nobel de littérature en 2025, une sorte de jumeau, avec qui il ne cessera plus de travailler. Pour la première fois aussi, il coréalise le film avec sa femme, Ágnes Hranitzky, sa monteuse depuis L’Outsider, et occasionnellement sa décoratrice.
C’est surtout l’année où il confirme sa collaboration essentielle avec le musicien Mihály Vig, qu’il a rencontré pour L’Almanach d’automne, et qu’il ne quittera plus. Dans ses films, désormais, la musique va jouer un rôle primordial, remplaçant d’éventuels dialogues. Le film est sélectionné à la Berlinale 1988.
À partir de cette année-là, il ne tournera plus en noir et blanc et, surtout va se faire rare en ne réalisant un film qu’à peu près tous les six ans.
En 1994, il signe Le Tango de Satan, adapté d’un roman de Laszlo Krasznahorkai publié en 1985.
Cela se passe sans doute en Hongrie, dans une ferme collective abandonnée, avec quelques foyers qui résistent encore dans la plus noire des misères, au cours d’un mauvais automne pluvieux et boueux. Entre eux aucune solidarité, mais une rumeur que des habitants qu’on croyait morts vont revenir. Les imagination se débrident alors, et on hésite entre un messie ou Satan... Il s’agit clairement d’une fable sur l’effondrement du communisme en Europe orientale et sur son déclin matériel et spirituel. C’est une œuvre colossale qui dure sept heures trente. Il est sélectionné à la Berlinale 1994, et repris dans plusieurs autres festivals, mais, à cause sans doute de sa longueur, ne sortira en salles qu’en Hongrie.
Les Harmonies Werckmeister, en 2000, est inspiré par le roman de Laszlo Krasznahorkai, La Mélancolie de la résistance (1989), mais il décale le réalisme critique du roman en une sorte de saga onirique. Le film est considéré par Jacques Rancière comme le film le plus noir de Béla Tarr, et décrit par celui-ci, comme "un conte de fée romantique".
Dans une bourgade sans histoire - harmonieuse ? -, l’arrivée d’un cirque avec une baleine empaillée, va déranger le train train quotidien et provoquer de graves émeutes. Le titre du film évoque le théoricien de la musique Andreas Werckmeister (1645-1706), et construit un ensemble poétique, à partir de la théorie de "l’harmonie des sphères" ("musique des sphères") d’origine pythagoricienne, fondée sur l’idée que l’univers est régi par des rapports numériques harmonieux.
Le film marque une nouvelle césure dans l’œuvre du cinéaste dans la mesure où le film est coproduit par la France, et sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs du Festival de Cannes 2000. Les Français font enfin connaissance avec Béla Tarr, mais sans précipitation (4).
Sept ans plus tard, L’Homme de Londres (2007) est une sorte de curiosité. . Il est adapté, toujours avec László Krasznahorkai, d’un roman de Georges Simenon, déjà filmé en 1943 par Henri Decoin. Mais ce n’est en aucune façon un remake, et si on ne connaît ni le livre ni le film précédent, l’œuvre demeure assez mystérieuse.
Cette fois, Béla Tarr est reconnu en France, et son film est présenté en compétition au Festival de Cannes 2007.
Enfin, en 2011, à Berlin, il présente Le Cheval de Turin. C’est une voix off qui ouvre le film : À Turin, en 1889, Friedrich Nietzsche sanglote en enlaçant un cheval brutalisé par son cocher, puis perd la raison. Ce qui est arrivé au cheval, nous ne le saurons pas". Mais le film l’imagine, quelque part, dans la campagne, vieux, avec ses propriétaires, un fermier et sa fille, pendant les six derniers jours de leur pauvre vie.
Le film remporte l’Ours d’argent. À cette occasion, Béla Tarr annonce qu’il met fin à sa carrière. Il affirme n’avoir plus rien à dire, et il déplore que les difficultés de production dans son pays soient devenues insurmontables (5).
En 2025, il a présidé le Jury international de la section Forward Future du 15e Festival international du film de Pékin (BJIFF).
UNE ŒUVRE ACHEVÉE
Si Béla Tarr a débuté jeune, son œuvre n’est finalement que peu prolifique : seulement dix longs métrages en quarante ans. Cependant, il faut ajouter à cette filmographie, 5 courts métrages, un téléfilm (une adaptation de Macbeth en 1983. Et enfin il faut considérer sa véritable dernière production, commandée par le Wiener Festwochen, un festival à la croisée de la tradition et de l’art contemporain, qui se déroule au printemps à Vienne, et présente des productions de tous genres : opéras, concerts, théâtre, performances, installations, lectures et film : Missing People (2019). Il s’agit d’un documentaire sur des marginaux et des pauvres, mais présenté à Vienne dans des conditions particulières : une pièce vide où subsistent les vestiges d’une fête, avec des tables pleines d’assiettes et de verres encore à moitié pleins, renversés, cassés, des rangées de bureaux sur les deux côtés les plus longs, et au fond, un écran. On voit le film dans un décor de théâtre, destiné à faire contraste avec la misère décrite sur l’écran. L’installation n’a, pour l’instant, jamais été montée ailleurs (6).
Béla Tarr a également produit trente-deux films, essentiellement des courts métrages. Et puis, surtout, il a enseigné le cinéma et transmis son savoir et ses valeurs sur les enjeux éthiques et esthétiques de l’image. À partir de 1990, est professeur à la Filmakademie de Berlin. En 2012, à partir du 15 février, il avait ouvert un cursus doctoral de cinéma au sein de la Faculté de science et technologie de l’Université de Sarajevo, où ont enseigné notamment Fridrik Thor Fridriksson, Tilda Swinton, Jim Jarmusch, Carlos Reygadas, Aki Kaurismaki, Gus Van Sant, Atom Egoyan, Apichatpong Weerasethakul. Le cursus en 2017, faute de moyens (7).
UN UNIVERS MÉLANCOLIQUE
Bélà Tarr est un des pionniers de ce qu’on a appelé "Cinéma contemplatif", ou "Slow Cinema". On l’a dit influencé par Miklós Jancsó (1921-2014) à cause des plans séquence, ou héritier athée de André Tarkovski (1932-1986) à cause de sa relation au temps. Il a lui-même influencé László Nemes, né en 1977, qui fut son assistant. En fait, s’il appartient à un univers général d’Europe de l’Est, il occupe une place particulière, austère, avec des films en noir et blanc et mille nuances de gris, et avec des montages réduits au minimum.
On a aussi dit que son cinéma était engagé socialement et politiquement. En effet, son premier film amateur a pour sujet des travailleurs roms. Et son premier long métrage professionnel, Le Nid familial, d’abord envisagé comme un documentaire sur une famille expulsée, est devenu un film naturaliste sur la crise du logement. Sa participation au Társulás Filmstúdió confirme son intérêt pour l’observation sociale. Sa dernière œuvre est un témoignage solidaire. Toutefois, ce n’est pas cet aspect, l’engagement, qui saute aux yeux. Dès L’Outsider, mais surtout partir de Damnation, Béla Tarr choisit comme personnages, des individus marginaux, isolés dans des sociétés indifférentes. Ils survivent, ils résistent, sans perspective, et ses films apparaissent plutôt comme des méditations sur la condition humaine. Variety dit de lui qu’il était ouvertement anarchiste. Lui-même a déclaré "Mon cinéma était sociologique, il est devenu ontologique puis cosmique."
Disons que ses films témoignent d’une vision du monde très pessimiste, sans dieux, et que son cinéma relève plus de l’anthropologie que du politique. Il aura finalement passé son enfance sous le régime du Premier Ministre János Kádár au pouvoir entre 1956 et 1988. Le régime s’est effondré en juillet 1989, alors qu’il a 34 ans. À partir de 43 ans, il a vécu sous Viktor Orbán, ministre-président de 1998 à 2002, et depuis 2010, jusqu’à sa mort. Si on ne se sent pas un tempérament d’activiste, il y a de quoi être mélancolique...
Anne Vignaux-Laurent
Jeune Cinéma n°441-442, mars 2026
1. Le Monde ; The Guardian, ; La Reppublica ; El Pais ; The New York Times ; Variety.
2. Jeune Cinéma n°118, avril 1979.
3. En entier su Internet : L’Outsider, ; Rapports préfabriqués, ; Almanach d’automne.
4. Sa reconnaissance en France est lente. Après la présentation, en 2000, des Harmonies Werckmeister à Cannes, le Festival de La Rochelle 2001, 29e édition, programme un Hommage à Béla Tarr, avec tous ses films (29 juin-9 juillet 2001), suivi par le Forum des images qui programme un cycle Regards sur la Hongrie, avec deux cinéastes Béla Tarr et Peter Forgacs (4-10 juillet 2001).
Le film, lui, ne sort en salles que le 19 février 2003.
En 2005, le Prix France Culture du cinéaste étranger de l’année est attribué à Béla Tarr pour Damnation.
Deux autres rétrospectives, au centre Pompidou dans le cadre du Festival d’Automne 2011, juste après son "dernier film", puis au festival Premiers Plans d’Angers en 2020 n’ont plus rien d’exceptionnel. Au moment de sa mort, Béla Tarr faisait l’objet de rétrospectives à l’Eye Museum d’Amsterdam et au FilmPodium de Zurich.
5. Le Cheval de Turin, Jeune Cinéma n° 342-343, décembre 2011.
6. Moments poignants au cinéma et au théâtre avec Béla Tarr.
7. Déclaration de Béla Tarr, doyen de la Sarajevo Film Factory : "Alors qu’il y a de plus en plus d’images partout autour de nous, paradoxalement nous ressentons la constante dégradation de ce langage. C’est dans ce contexte que nous cherchons à démontrer, avec insistance et conviction, l’importance de la culture visuelle et la dignité de l’image pour la prochaine génération de cinéastes. Notre objectif est de former des cinéastes sûrs de leurs moyens et habités par un esprit humaniste, des artistes dotés d’un point de vue personnel, d’une forme d’expression personnelle, et qui font usage de leur pouvoir créatif au service de la dignité des hommes et en phase avec la réalité au sein de laquelle nous vivons. Affronter les questions concernant notre vision du monde et l’état de notre civilisation sera une caractéristique du nouveau programme d’études doctorales à Sarajevo".
* Le Nid familial (Családi tűzfészek). Réal, sc : Béla Tarr ; ph : Ferenc Pap ; mont : Anna Kornis ; mu : János Bródy, Mihály Móricz, Szabolcs Szörényi, Béla Tolcsvay & László Tolcsvay. Int : Lászlóné Horváth, László Horváth, Gábor Kun, Gáborné Kún (Hongrie, 1977, 108 mn).
* L’Outsider (Szabadgyalog). Réal, sc : Béla Tarr ; ph : Barna Mihok ; mont : Ágnes Hranitzky ; mu : András Szabó ; cost : Zsuzsa Pártényi. Int : András Szabó, Jolán Fodor, Imre Donkó, István Balla, Ferenc Jánossy, Imre Vass (Hongrie, 1981, 146 mn).
* Rapports préfabriqués (Panelkapcsolat). Réal, sc : Béla Tarr ; ph : Barna Mihok & Ferenc Pap ; mont : Ágnes Hranitzky ; déc : Tamás Breier. Int : Róbert Koltai, Judit Pogány, Kyri Ambrus, Jánosné Bráda (Hongrie, 1982, 112 mn).
* Almanach d’automne (Őszi almanach). Réal, sc : Béla Tarr ; ph : Buda Gulyás, Sándor Kardos & Ferenc Pap ; Ágnes Hranitzky ; mu : Mihály Vig ; déc : János P. Nagy ; cost : Gyula Pauer. Int : Hédi Temessy, Erika Bodnár, Miklós Székely B., Pál Hetény, János Derzsi (Hongrie, 1984, 119 mn).
* Damnation (Kárhozat). Réal : Béla Tarr & Ágnes Hranitzky ; sc : B.T. & László Krasznahorkai ; ph : Gabor Medvigy ; mont : Ágnes Hranitzky ; mu : Mihály Vig ; déc : Gyula Pauer ; cost : Gyula Pauer. Int : Miklós B. Székely, Vali Kerekes, Gyula Pauer, Hédi Temessy, György Cserhalmi, Gábor Balogh, János Balogh (Hongrie, 1988, 116 mn).
* Le Tango de Satan (Sátántangó). Réal : Béla Tarr & Ágnes Hranitzky ; sc : B.T. & László Krasznahorkai ; ph : Gabor Medvigy ; mont : Ágnes Hranitzky ; mu : Mihály Víg ; déc : Sándor Kállay ; cost : János Breckl & Gyula Pauer. Int : Mihály Víg, Putyi Horváth, László Lugossy, Éva Almássy Albert, János Derzsi, Irén Szajki, Alfréd Járai, Miklós Székely B., Erzsébet Gaál, Erika Bók (Hongrie-Suisse-Allemagne, 1994, 450 mn).
* Les Harmonies Werckmeister (Werckmeister harmóniák). Réal : Béla Tarr & Ágnes Hranitzky ; sc : B.T. & László Krasznahorkai ; dial : Péter Dobai, Gyuri Dósa Kiss & György Fehér ; ph : Patrick de Ranter, Miklós Gurbán, Erwin Lanzensberger, Gábor Medvigy, Emil Novák, Rob Tregenza ; mont : Ágnes Hranitzky ; mu : Mihály Víg ; déc : Sándor Katona, Zsuzsa Mihalek, Béla Zsolt Tóth ; cost : János Breckl. Int : Peter Fritz, Lars Rudolph, Hanna Schygulla, Ferenc Kállai (Hongrie-France-Allemagne-Italie, 2000, 145 mn).
* L’Homme de Londres (A Londoni férfi). Réal : Béla Tarr ; sc : B.T. & László Krasznahorkai d’après L’Homme de Londres écrit par Georges Simenon ; ph : Fred Kelemen ; mont et déc : Ágnes Hranitzky ; mu : Mihály Vig ; cost : János Breckl. Int : Miroslav Krobot, Tilda Swinton, Erika Bók, Gyula Pauer, János Derzsi, Ági Szirtes, István Lénárt, Kati Lázár (France-Allemagne-Hongrie, 2007, 145 mn).
* Le Cheval de Turin (A Torinói ló). Réal : Béla Tarr ; sc : B.T. & László Krasznahorkai ; ph : Fred Kelemen ; mont : Ágnes Hranitzky ; mu : Mihály Vig ; déc : Sándor Kállay ; cost : János Brekl. Int : Erika Bók, János Derzsi, Mihály Kormos (Hongrie-France-Allemagne-Suisse-USA, 2011, 146 mn).