par Maja Brick
Jeune Cinéma n°342-343, décembre 2011
Sélection officielle En compétition de la Berlinale 2011
Ours d’argent
Sortie le mercredi 30 novembre 2011
"À Turin, en 1889, Friedrich Nietzsche enlaça un cheval d’attelage épuisé puis perdit la raison. Quelque part, dans la campagne : un fermier, sa fille, une charrette et le vieux cheval. Dehors le vent se lève".
Voilà le synopsis rudimentaire du film de Béla Tarr, Le Cheval de Turin. L’histoire est aussi simple que son résumé. Malgré tout, l’anecdote laconique ne correspond pas à la complexité des idées qu’elle évoque. Nous ne saurons rien du sort du philosophe, car l’attention du cinéaste se concentre sur le destin du cheval, du cocher et de sa fille qui vivent dans une ferme isolée, parmi des terres arides balayées par le vent.
La tempête sévit tandis que la haridelle gravit péniblement une côte. Cette séquence qui ouvre le film dure quelques minutes, accompagnée d’une musique répétitive et sombre qui augmente la désolation, jusqu’à la cruauté que le spectateur lit à chaque mouvement de l’animal épuisé, de son corps étique torturé par l’effort. La route, à travers des champs boueux, se transforme en un calvaire et annonce déjà la dimension symbolique du film. Des échos philosophiques résonnent ici à partir du concret et du détail si minutieusement exposés que le spectateur s’imprègne de chaque geste, subit les flagellations interminables de l’orage, emplit ses oreilles de ses sinistres sifflements, vit dans la lenteur d’une vie parfaitement misérable. Il n’a rien pour se distraire, sauf à accepter la douleur du quotidien sans espoir.
Béla Tarr poursuit sa route artistique indépendante qui n’est pas éloigné de cette parabole cinématographique. Son film-testament révèle aussi bien le sens profond de l’existence s’écoulant vers son déclin inexorable que la situation de l’art au message voué à sa disparition du monde moderne. Le cinéaste a le courage de créer une image lucide et désespérée faisant appel à la patience du spectateur pour la suivre et la déchiffrer. Sa voix est absolument radicale, une voix qui ne fait aucune concession, toujours fidèle à son style, à sa vision personnelle sans couleurs qui embelliraient sa vision lugubre, délibérément choisie et cultivée.
L’histoire se compose des six jours monotones d’un homme et d’une femme qui vivent dans l’extrême misère. Ils font leur travail ordinaire, gestes précis et résolus, travail toujours identique : atteler le cheval, puiser l’eau dans un puits qui se tarit, prendre un repas silencieux composé d’une seule pomme de terre, habiller le père au bras paralysé.
Ce dernier rituel muet dit peut-être le mieux le rapport humain et intime qui lie les deux personnages. La fille accomplit son devoir tandis que le vieux père la fixe d’un œil - un regard intrigué, sévère ou concupiscent, un regard énigmatique qui exprime son seul intérêt à la vie, pourtant étrange, comparable au regard mystérieux du cheval mourant qui n’a pas besoin de parole pour justifier son existence. La tristesse alourdit chaque occupation quotidienne. De longues séquences où ces paysans se tiennent immobiles devant la fenêtre accentuent cette insupportable mélancolie. L’impeccable ordre quotidien semble l’exclusive force qui attache à la vie ces deux êtres voués à la mort. Cette discipline est tellement rigide et cérémonielle que la pauvre maison avec sa liturgie profane paraît un temple abandonné. L’homme s’accroche aux rites, même après avoir perdu leur sens.
Béla Tarr nous plonge dans ce rythme invariable où chaque chose triviale a sa place. Il descend jusqu’aux fondements de l’existence dépouillée, jusqu’au fond de la misère, là où une charrette, un cheval, une assiette et une chemise restent les seuls signes de la survie tout en se transformant en symboles du quotidien. Le cinéaste ne cède à aucune tentation pour raviver sa poétique : ses longues prises forment une durée musicale impressionnante sous l’envoûtement de la tempête sans fin et des brumes qui enveloppent tout dans la grisaille. Son mal de vivre le rapproche de Andreï Tarkovski (1932-1986). Cependant sa voix est encore plus ténébreuse, celle de la soumission totale et ultime au sort qui exclut la parole et la révolte.
Erica Bók incarne la jeune femme qui exécute le mécanisme journalier avec détermination, car c’est elle qui assume la plupart des tâches. Sa vitalité se résume en un sentiment automatique du devoir. János Derzsi interprète le vieux père. Son visage sillonné porte l’humanité des portraits de Rembrandt. Ses gestes nets et décidés disent toute son énergie proche d’une colère réprimée. L’action se développe en six jours d’un lent déclin correspondant aux six jours de la Création. Ici, dans ce monde sans Dieu et sans lumière, l’homme subit son sort autant qu’il l’accomplit. L’histoire apparemment banale prend une ampleur biblique. À peine quelques éclairages venant de la voix off la situent dans un contexte plus large. Le silence des jours ponctués toujours par les mêmes activités, de vastes plaines désolées dans la bourrasque, quelques paroles épelées par la femme qui lit le récit du saccage d’un temple donne à l’ensemble un sens symbolique et capital. Le peu d’événements qui arrivent soulignent ce sens, en particulier la visite imprévue d’un personnage inspiré qui s’égare dans cette région déserte. Il fait irruption dans la maison avec un discours subversif sur la destruction préméditée par des ennemis anonymes de tout ce qui a été noble et sublime dans ce monde. Pourtant, cette force hostile n’est pas nommée, ce qui suggère un contexte politique, mais non défini. Prophète ou émissaire, l’homme passe comme le vent sans laisser, semble-t-il, de traces dans l’esprit des paysans.
Le sixième jour approche et la lumière ne se lève plus. Les pauvres restent dans le noir sans rien dire : c’est le temps de la mort. Dans l’écurie, le cheval est inerte, lui aussi qui, bien avant les hommes, a déjà refusé de manger et de boire. Ses yeux résignés emplis d’une patience infinie sont si énigmatiques… Que sentait Nietzsche en se jetant à son cou dans un élan révolté contre la soumission cruelle de l’animal sous les coups de fouet ? Compassion, rage, désespoir ? Il a sans doute dû sentir le poids du malheur intolérable, détresse sans parole devant la mort quand il n’y a plus rien à attendre de la vie. Dans ce morne regard animal, nous imaginons toute la scène qui a fait basculer le philosophe dans sa démence, son ultime rébellion suicidaire contre l’existence qui ne demande aucune justification. Le cheval endure son sort jusqu’au bout, comme l’homme et la femme qui partagent sa misère dans la compassion : leurs destins sont liés, absurdes, inhumains et humains à la fois.
Une seule chose est sûre et inévitable : toute force vitale s’étiole. Ce qui change, c’est la manière d’endurer le déclin. La question essentielle de Béla Tarr toucherait alors les limites de l’humanité. Apparemment, il n’y a aucune échappatoire et la fuite ou n’importe quelle solution ne sont que des solutions provisoires pour sauver la vie. Vient enfin le dernier repas, cette eucharistie sans Dieu, lorsque l’homme fixe sa nourriture terrestre tout en sachant qu’elle ne le sauvera plus. Bien que l’image cinématographique s’impose avec son langage unique qui ne réclame pas d’interprétation en dehors de sa propre stylistique qui se suffit à elle-même, le spectateur intrigué se pose des questions qui resteront sans réponses, surtout quand il s’agit d’interrogations aussi essentielles sur les limites de l’humanité.
Chez Béla Tarr, l’homme semble partager sa condition avec l’animal dans une situation d’extrême pénurie. La révolte n’est peut-être pas l’élément distinctif de son humanité. Où se place alors sa dignité ? Que reste-t-il d’humain sur cette terre ravagée et stérile ? L’endurance, l’automatisme, l’ordre établi pour perpétuer ou mimer à peine la vie ? L’homme a-t-il besoin du sublime et du créatif pour se nommer toujours homme ? Que reste-t-il du rite sacré dans le quotidien le plus simple ? Le vieux père estropié mange son unique repas journalier avec une bestialité frôlant le blasphème. Il tourne une pomme de terre brûlante et l’écrase avec les doigts de sa seule main valide. Est-ce sa révolte refoulée ou son inconsciente compassion qui est sa ressemblance avec la vie de l’animal dont son existence dépend tellement ? Où se situe la dignité des hommes dans une situation sans issue ? Le refus de vivre du cheval malade n’est-il pas plus sage que l’acharnement insensé de ses maîtres, voués, eux aussi, à la mort ? Quel est le dernier fil de vie qui définit l’humain ? Et Dieu ? Se cache-t-il dans les éléments hostiles, dans la parole, dans chaque geste, dans chaque objet ? L’ombre de Friedrich Nietzsche plane sur toute cette histoire simple et difficile en même temps qui n’a pas de réponse (à peine si nous pouvons articuler des questions…), une histoire ordinaire et simple qui est tout son contraire : complexité inextricable, douleur aiguë, cruauté et compassion, lumière et nuit.
Maja Brick
Jeune Cinéma n°342-343, décembre 2011
Le Cheval de Turin (A Torinói ló). Réal : Béla Tarr ; sc : B.T. & László Krasznahorkai ; ph : Fred Kelemen ; mont : Ágnes Hranitzky ; mu : Mihály Vig ; déc : Sándor Kállay ; cost : János Brekl. Int : Erika Bók, János Derzsi, Mihály Kormos (Hongrie-France-Allemagne-Suisse-USA, 2011, 146 mn).