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Rendez-vous des quais (le) (1955)
de Paul Carpita
publié le mercredi 14 janvier 2026

par Anita Lindskog
Jeune Cinéma n°440, décembre 2025

Sélection officielle Cannes Classic du Festival de Cannes 2023

Sorties les mercredis 14 février 1990 et 14 janvier 2026


 


Avec la sortie en salles le 14 janvier 2026 de la réédition du premier long métrage de Paul Carpita (1) Le Rendez-vous des quais (1955), accompagné de certains courts métrages du cinéaste (2), c’est un nouveau visage du cinéma français des années 1950 qui est à découvrir. Le film met en scène l’un des conflits sociaux les plus importants de la IVe République (après la grève des mineurs de 1948), et un des plus durs de la corporation des dockers, la grève bloquant les expéditions de matériel militaire vers l’Indochine, où l’armée française menait la guerre contre le Viet-minh.


 


 


 

Cette grève, inaugurée à Marseille, s’étendit dans les autres ports français, du 2 novembre 1949 au 18 avril 1950. Le Rendez-vous des quais - d’abord intitulé Le printemps a besoin des hommes  -, premier long métrage en 35 mm de Paul Carpita, est un témoignage exceptionnel sur cet événement. Tourné sans autorisation, le film reconstituait le refus des dockers marseillais de charger des armes pour l’Indochine.


 


 


 

En imaginant, au travers d’épisodes quasi-documentaires filmés sur le port, une intrigue amoureuse entre un docker, Robert (André Maufray), et Marcelle (Jeanine Moretti), deux jeunes Marseillais qui souhaitent construire leur vie ensemble, le cinéaste filme la ville dans son cœur battant. Ainsi est décrite la dure vie de ces journaliers, qui vont embaucher à l’aube au bureau central de la main d’œuvre pour un travail de jour comme de nuit, à décharger au Cap Janet, les palanquées, les ballots de cent kilos.


 


 


 

Se donnant rendez-vous sur les quais ou à la sortie de la biscuiterie où travaille la jeune fille, Robert et Marcelle rêvent d’une existence heureuse et cherchent un logement. Les loyers sont trop chers pour leurs maigres revenus, le chômage sévit sur les docks. Avec la guerre, l’embauche se fait rare. Les navires embarquent de plus en plus de chars et de canons, et ramènent, de nuit, blessés et cercueils au cap Pinède. Une chapelle est même ouverte à la Joliette.


 


 


 

Des grèves éclatent. La solidarité s’organise, en même temps que la répression policière. Robert et Marcelle sont adoptés par leur groupe d’amis : Jean, le frère de Robert, et sa femme Simone, l’ineffable Toine, qui amène les touristes jusqu’au château d’If à bord de son canot. Il prête son bateau à ses amis lors d’une expédition de nuit, afin que soit apposé en grosses lettres à la chaux vive sur le mur de la jetée, le slogan : "Paix au Vietnam".


 


 


 

Il y a aussi Nique, Alfred, ou Jeanne, la femme de Toine. Dans l’ombre agit Brunel, un "jaune", qui obtient la confiance de Robert en lui promettant la solution à ses problèmes de logement et pousse à l’affrontement entre les deux frères. Il y parvient et Robert se désolidarise un temps du combat, alors que Jean, syndicaliste, est très engagé dans le mouvement. Quant à Marcelle, elle ne tarde pas à prendre conscience de la situation des ouvriers. Licenciée, elle ne retrouve son emploi que sous la pression que ses collègues imposent au patron, et devient leur déléguée. Robert ne réalisera que plus tard la gravité de la situation et de la manipulation dont il a été l’objet.


 


 


 

Le choix des prises de vue sur le port, sur l’arrière-port, les incises documentaires tournées lors des grèves mêlées à la grâce qui émane des deux acteurs principaux, dont le naturel et la détermination contrastent avec les difficultés quotidiennes, sont autant d’hommages répétés à Marseille, comme dans un chant d’amour. Jusqu’au prénom même de l’héroïne : Marcelle, qui, prononcé avec l’accent chantant, poétise la relation à la ville. Une ville qui fait rêver : "Un oriflamme claquant au vent sur l’infini de l’horizon" (3).


 


 


 

On comprend mieux aujourd’hui la force de ce Rendez-vous des quais très inspiré par le courant néoréaliste, révélation de la réalité de cette France d’après-guerre, "embarquée" malgré elle dans cette guerre coloniale, dès 1946. Car la population française y est très majoritairement opposée et c’est ce que Paul Carpita montre. D’une certaine façon, c’est pour le rendez-vous avec cette population que l’instituteur communiste est descendu sur les quais. Mais il y a eu un prix à payer. Le film est frappé par une mesure d’interdiction totale en juillet 1955 et les bobines et le négatif sont saisis dès la première projection, le 12 août 1955. Il restera censuré jusqu’en 1989.


 


 


 

Entretemps, Paul Carpita a réalisé plusieurs courts métrages. Six d’entre eux seront regroupés sous le titre "Les Rendez-vous avec Paul". Après la réhabilitation du Rendez-vous des quais, il réalise deux autres longs, Les Sables mouvants (1995) et Marche et rêve ! Les homards de l’utopie (2001). En dépit des mauvais coups, le cinéaste a donc poursuivi son travail, souvent innovant et militant, pour se consacrer pleinement à la réalisation à partir de 1968. Son premier titre se lit désormais comme une leçon. Une leçon de cinéma, un rendez-vous avec son histoire à la croisée de la sortie du néoréalisme et de l’arrivée de la Nouvelle Vague : matériel léger, plans volés et scènes parfois improvisées, choix d’acteurs non-professionnels. Ce film se voit comme une constellation que la violence et l’indifférence contemporaines ne parviennent pas à éteindre.

Anita Lindskog
Jeune Cinéma n°440, décembre 2025

1. Paul Carpita (1922-2009) est né et mort à Marseille. Fils d’un docker et d’une poissonnière, il grandit dans le quartier populaire du Panier. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il entre dans la Résistance et adhère au PCF en 1943. À la Libération, il commence à exercer le métier d’instituteur dans les Quartiers Nord de Marseille. Parallèlement, il développe une activité de cinéaste militant amateur : il fonde le groupe Cinépax afin de réaliser des contre-actualités locales.

2. Courts métrages : La Récréation (1958) ; Marseille sans soleil (1960) ; Demain l’amour (1962) ; Graines au vent (1964) ; Des lapins dans la tête (1964) ; Adieu Jésus (1970) ; Les Fleurs de glai (Li flour di Glaujo) (1972) .

3. Albert Londres, Marseille Porte du Sud, Paris, Éditons du Sud, 1927. Réédition Paris, Le Serpent à plumes, coll. Motifs, 1999. Réédition, Paris, Payot, 2023.


Le Rendez-vous des quais. Réal, sc, ph : Paul Carpita ; dial : André Maufray ; mont : Suzanne Sandberg & Suzanne de Troye ; mu : Jean Wiéner. Int : André Maufray, Jeanine Moretti, Roger Manunta, Rose Dominiquetti (France, 1955, 75 mn).



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