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Affaire Bojarski (l’) (2025)
de Jean-Paul Salomé
publié le mercredi 14 janvier 2026

par Gisèle Breteau Skira
Jeune Cinéma n°440, décembre 2025

Sortie le mercredi 14 janvier 2026


 


Ceslaw Jan Bojarski (1912-2003), ingénieur polonais réfugié en France en 1943 durant l’Occupation, utilise ses talents de graveur en fabriquant - comme d’autres à cette époque -, de faux papiers pour les réfugiés entrés dans la Résistance ou luttant pour différentes causes humanistes. Le film de Jean-Paul Salomé est un biopic qui retrace la véritable histoire de ce faussaire génial, un jour repéré par un malfrat qui le lance dans la fabrique de faux billets. Reda Kateb incarne Jan Bojarski, tenue impeccable, chapeauté, démarche assurée. Il sillonne le pays valise à la main et écoule ses billets.


 


 

Il est magnifique, avec son visage honnête et sa présence plausible. En pareille circonstance, on imagine combien il peut être difficile d’incarner un personnage aussi impénétrable, silencieux même auprès de sa femme Suzanne (Sara Giraudeau). Il connaît parfaitement les règles de la clandestinité qui exigent de ne rien dire, ne rien montrer, ne pas changer ses habitudes, être un personnage anodin dans la foule. Il se bat d’ailleurs à ce propos avec son copain, le jeune Anton Dow (Pierre Lottin), à la chouette gueule de type irresponsable et émerveillé par ce qui lui arrive. Dans une mise en scène somptueuse et des décors étonnants, Jan Bojarski travaille avec régularité, opiniâtreté, dans l’obsession de l’exactitude du travail bien fait.


 


 

En cela, son personnage rejoint un peu l’ascèse de l’artiste, d’ailleurs il est quasiment tout le temps au travail dans son atelier. Sa solitude est profonde, il ne rencontre pas grand monde, et œuvre dans le secret de ce lieu dissimulé aux regards. Les décors sont remarquables, principalement l’atelier : les machines à broyer, les presses, les plaques de cuivre, le mélangeur de papiers, jusqu’aux gestes de Reda Kateb d’une précision inouïe, son attitude rigoureuse, patiente et silencieuse. Jean-Paul Salomé déploie une grande maîtrise narrative, le rythme est fluide, sans accrocs, l’action se poursuit avec ampleur et justesse à l’intérieur même d’une vie familiale harmonieuse où l’on ne se doute de rien. On est littéralement porté par l’endurance de Jan Bojarski, sa détermination à faire de mieux en mieux dans le plus grand des secrets.


 


 

Il y a une atmosphère proche du cinéma de Jean-Pierre Melville, une certaine angoisse augmentée par les prises de vues directes et frontales, notamment sur les visages, celui de Reda Kateb comme celui de Bastien Bouillon incarnant le commissaire de police qui le démasquera. Le personnage est très loquace, à l’inverse de Bojarski, avec une particularité dans la diction qui le rend plus familier, moins distant, sûr de lui mais en même temps vulnérable par sa parole lente et articulée. Le face à face entre le faussaire et le chef de la police est métaphoriquement le duel primitif de l’homme face à la société - difficile alors de ne pas défendre l’homme.
Le film est moral, malgré tout, car Bojarski tirera quinze ans de prison, mais il sollicite le spectateur pour qu’il prenne parti. Et il est vrai que son aventure retentissante, mêlant talent, intelligence, réussite artistique, mais aussi renoncement à la vie, est tentante et digne d’une certaine admiration.

Gisèle Breteau Skira
Jeune Cinéma n°440, décembre 2025


L’Affaire Bojarski. Réal : Jean-Paul Salomé ; sc : J.P..S & Bastien Daret ; ph : Julien Hisrch ; mont : Valérie Deseine ; mu : Mathieu Lamboley. Int : Reda Kateb, Sara Giraudeau, Bastien Bouillon, Pierre Lottin, Calmille Japy, Lolita Chammah (France, 2025, 128 mn).



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