par Nicole Gabriel
Jeune Cinéma en ligne directe
Sélection officielle En compétition du festival de Nyon, Visions du Réel 2024
Sortie le mercredi 21 janvier 2026
Cette coproduction franco-allemande, premier long métrage du cinéaste azéri Orkhan Aghazadeh, raconte l’histoire de Samid, ancien projectionniste dans les monts Talych, à la frontière de l’Iran et de l’Afghanistan. "À l’époque soviétique, le cinéma était la seule distraction et il servait aussi à la propagande. Chaque village avait sa salle. Le projectionniste pouvait circuler avec son équipement entre plusieurs petits bourgs. Là où je suis né, la mosquée locale a été transformée en cinéma. Il n’y avait pas de place pour la religion à cette époque" (1).
Samid n’exerce plus ce métier depuis bientôt trente ans. Il est devenu réparateur de postes de télévision. Son fils est mort dans un accident de travail. Pour surmonter son deuil, il décide de faire renaître la magie du cinéma. Son projecteur de l’ère soviétique, qu’il a bricolé et remis en état, fera l’affaire. Les villageois, qui entre-temps, pour certains d’entre eux, utilisent des téléphones portables, approuvent son initiative. Il est bientôt rejoint et encouragé par un jeune garçon, Ayaz, qui réalise des clips avec son smartphone. Ayaz a de l’ambition et participe à des compétitions.
Bien que le film, qui a été sélectionné au festival Visions du Réel à Nyon, ait été qualifié de "documentaire", il comporte nombre d’éléments narratifs, voire romanesques. On pense à l’amitié entre les deux hommes séparés, par une différence d’âge de cinquante ans. Leur relation paternelle ou filiale est aussi celle de maître à élève. L’un veut ranimer un passé révolu. Politiquement et techniquement. L’autre est fasciné par la vitesse, la miniaturisation, le présent. On le voit travailler sur un clip à propos de la guerre en Ukraine. Mais il a conscience de ce que peut lui apporter la collaboration avec son aîné.
Le projet d’ouvrir un cinéma enthousiasme la population. On coud un écran, on peint des affiches, on cherche quel film projeter. Mais les obstacles s’accumulent. Il manque deux lampes pour faire fonctionner le projecteur. Elles doivent être commandées - en ligne - en Lituanie, grâce au laptop d’Ayaz (qui ne fonctionne qu’à une certaine altitude et doit être hissé à dos de mulet).
Le temps passe, elles n’arrivent jamais, malgré de fréquentes relances téléphoniques et des réclamations vaines à la poste de Bakou. Le Retour du projectionniste devient un film sur l’attente. L’événement tant espéré a finalement lieu, dans la mosquée, où les hommes s’assoient d’un côté, les femmes de l’autre. On patiente. Samid explique que c’est un film indien, faute de mieux. Il s’agit de Satyamev Jayate (1987), un blockbuster musical et musclé, façon Bollywood, qui dure… 2 heures 30 (2).
La question d’une censure préalable est posée à un conseil des Anciens. On fera comme jadis : le projectionniste placera sa main devant la lentille, si survient un passage "inconvenant". Et les gags de se succéder. Les bobines manquent pour la plupart, la fin est perdue, Samid s’en excuse, penaud. L’image est floue ; une lampe lâche ; la pellicule se déchire ; elle est remontée à l’envers. Peu à peu, le public quitte la salle. La séance se termine devant une poignée de fidèles par le visionnage d’un clip d’Ayaz, chaleureusement applaudi.
Ainsi prend fin la soirée de nos deux cinglés de cinéma. Le film alterne poésie, émotion et humour. La cruauté du progrès se traduit par l’image, fugitive, mais saisissante, d’un immeuble monstrueux, à Bakou, peut-être le chantier où est mort le fils du projectionniste. La coexistence entre les différentes expériences temporelles est un des leitmotive du film. Samid souffre de la lenteur de démarches qui semblent autant de moulins à vent. Ayaz, qui perd en un clin d’œil tous ses fichiers vidéo, est la proie de l’immédiateté avec laquelle il ne cesse de jouer.
Nicole Gabriel
Jeune Cinéma en ligne directe
* Le film a été également sélectionné par le festival international de Chicago 2024, le Festival du film de Turin 2024, le Festival des Trois continents 2025, le Transilvania International Film Festival 2025, le Salem Film Fest, US 2025, et le Fipadoc de Biarritz 2026.
1. Propos de Orkhan Aghazadeh, rapportés par Variety (4 avril 2024). L’évocation du projectionniste "mobile", comme son équipement, s’inscrit dans la tradition de l’agit-prop et du ciné-train de Alexander Medvedkine.
2. Satyameva Jayate de Raj N. Sippy (1987), qui a battu des records d’entrées dans le continent indien, est visible sur Youtube en hindi.
En 2018, un remake a été réalisé par Milap Zaveri, également en hindi.
Le Retour du projectionniste (Kinomexanikin Qayidisi). Réal, sc : Orkhan Aghazadeh ; ph : Daniel Guliyev ; mont : Nicole Schmeier. Avec Samidullah Idrisov, Ayaz Khaligov (France-Allemagne, 2024, 87 mn).