par Lucien Logette
Jeune Cinéma n°434-435, mars 2025
Dominique Rebaud & Nicolas Villodre, éds., Cinédanse. 50 films culte, Lyon, Scala, 2024
Le ou la cinédanse ? Le cinéma qui danse ou la danse au cinéma ? Tiret ou pas tiret ? Dans l’introduction de l’ouvrage, Nicolas Villodre ne tranche pas et louvoie habilement entre le masculin (ciné-œil de Dziga Vertov) et le féminin (ciné-transe de Jean Rouch), en posant une définition : le mot désigne "un corpus de films contenant de la danse, voire entièrement consacré à cet art". Définition qui a l’avantage d’ouvrir largement l’éventail, de la captation du Lac des cygnes à West Side Story.
Il faut convenir que la danse filmée est aussi vieille que le Cinématographe - et l’a même précédé, cf. Eadweard Muybridge (1830-1904), Étienne-Jules Marey (1830-1904), Georges Demenÿ (1850-1917) ou Thomas Edison (1847-1931), qui ont chronophotographié ou kinétoscopé des danseurs en action. Nul besoin de musique pour apprécier le mouvement - on allait écrire au contraire. Quant au terme lui-même, il ne s’agit pas d’une invention moderne : attesté dès 1928 et confirmé en 1936 par des journaux de spectacle, il ne demanderait, car fort pratique, qu’à être plus utilisé.
Ceci posé, il ne s’agit pas ici d’une nouvelle histoire du cinéma dansé ou du musical : le sous-titre le précise, il s’agit d’un choix de cinquante films représentatifs - on évitera d’employer le mot "culte", servi à toutes les sauces et qui nous sort par les yeux -, rangés en six sections, Capture, Récit, Fondamental, Expérimental, Actuel et Musical. Chacun des films repérés s’inscrit-il bien dans la case où il est inséré, nous ne nous sommes pas posé la question, pour la raison évidente que, parmi les cinquante titres, nous n’en connaissions qu’une douzaine, pour l’essentiel ceux qui sont rangés dans la dernière section. Singin’ in the Rain (1952), Stormy Weather (1943), The Gang’s All Here (1943), Swing Time (1936) font partie des films que l’on a revus jusqu’à satiété, et nous aurions bien ajouté quelques wagons à ce train enchanté.
Quant aux autres, s’ils ne nous ont pas atteints, c’est à cause de leur rareté. Ils n’appartiennent pas au cinéma normalement accessible par le spectateur lambda, mais à un cinéma pour aficionados : les deux directeurs de l’ouvrage ont œuvré avec la Cinémathèque de la Danse (son fondateur, Patrick Bensard, est d’ailleurs interviewé à la fin du livre) et ont donc une forte connaissance du sujet. Certes, les antiques Loïe Fuller (1862-1928), Valeska Gert (1892-1978), Anna Pavlova (1881-1931) ou Isadora Duncan (1877-1927) nous évoquent évidemment quelque chose, même si nous ne les avons jamais vu danser sur l’écran.
Tout autant que, parmi les modernes, Yvette Chauviré (1917-2016), Merce Cunningham (1919-2009), Trisha Brown (1936-2017), Pina Bausch (1940-2009), ou Lucinda Childs née en 1940, Carolyn Carlson née en 1943, Philippe Decouflé né en 1961.
Mais tous ces noms célèbres ne s’appuient dans notre mémoire sur aucun titre de film, hormis Pina (2011) grâce à Wim Wenders et Philippe D., grâce à son court métrage Le P’tit Bal (1994) qui courut les festivals. Autant dire qu’il s’agit d’un univers peu souvent visité, et qu’on prend plaisir à découvrir, de façon précise : chaque film est présenté sur deux pages, illustré par des photographies souvent superbes, parfois reproduites pleine page (mention à Mary Wigman, p. 37, et Carmen Amaya, p. 63, et surtout aux doubles pages offertes à Valeska Gert, p. 18-19, et Eadweard Muybridge, p. 152-153).
Outre Charles Chaplin avec Sunnyside (1919), certains de leurs réalisateurs sont renommés - Dimitri Kirsanoff avec Jeune fille au jardin (1936), Jean Benoit-Lévy avec Le Poignard, (1952), Daniel Schmid avec Kazuo Ohno (1995), Dominique Delouche avec Yvette Chauviré (1988) -, mais pour d’autres films que ceux-ci.
À titre personnel, dans la rubrique Expérimental, nous aurions aimé voir Maya Deren et son A Study in Choregraphy for Caméra (1945), mais y voir figurer le grand méconnu Ed Emshwiller avec Chrysalis (1973) nous ravit (1).
Les collaborateurs, une quarantaine, tout en étant spécialistes ès chorégraphie, n’écrivent pas pour le petit nombre et ne jargonnent pas : un lecteur pas forcément versé sur le sujet y trouvera son compte et pourra rêver, comme nous, sur ces titres inconnus et qui ne demanderaient qu’à ne plus l’être. C’est l’un des deux seuls manques de l’ouvrage (car il comprend toutes les annexes nécessaires, index, bibliographie, etc.) : comment accéder à ces perles ainsi décrites ? L’autre étant l’indétermination de leurs durées : courts ou longs métrages ? On sait que Le Cake-walk infernal, signé Georges Méliès, dure quelques minutes, et que Les Demoiselles de Rochefort n’est pas un clip, mais le reste ? On espère qu’une future réédition nous l’apprendra. En attendant, refusons la détestation baudelairienne et admirons pleinement cette célébration du mouvement qui déplace les lignes.
Lucien Logette
Jeune Cinéma n°434-435, mars 2025
* Cf. aussi "Filmer la danse", Jeune Cinéma en ligne directe.
1. Edmund Alexander Emshwiller (1925-1990). Touche-à-tout de la contre-culture US des belles années, il réalisa quelques courts expérimentaux, fut chef-opérateur de Hallelujah the Hills de Adolfas Mekas (1963), assista Donn Alan Pennebaker pour Dont Look Back (1966) et dessina les plus belles couvertures des revues Galaxy et Magazine of Fantasy and Science-Fiction, entre 1960 et 1980.
Dominique Rebaud & Nicolas Villodre, éds., Cinédanse. 50 films culte, Lyon, Nouvelles Éditions Scala, 2024, 162 p.