"Filmer la danse", c’est par ce titre que l’enfant prodige de France Musique, Hippolyte Pérès, (1) a voulu inaugurer la nouvelle année 2026, en nous proposant une série de trois épisodes consacrés aux rapports de la danse et du cinéma (2). Il convient de saluer l’entreprise du jeune producteur, auteur et présentateur de l’émission hebdomadaire Au cœur du ballet (3) la seule que consacre à la danse cette station de Radio France, qui a déjà à son actif, depuis ses débuts en septembre 2023, pas moins de 133 numéros. Si la qualité des commentaires et l’engagement personnel de l’ancien danseur de l’Opéra ne font aucun doute, le contenu de la première émission a pu paraître léger. Non en raison de la durée du programme - car en une demi-heure, beaucoup de choses peuvent être dites - mais plutôt pour le choix des films évoqués.
Hippolyte Pérès n’était pas né à la sortie de Billy Elliot de Stephen Daldry (2000), mais a dû être touché dans son adolescence par ce film à succès sur un garçon issu d’un milieu défavorisé passionné de danse classique. De même pour Black Swan de Darren Aronofsky (2010), avec la photogénique égérie de Dior et ex de Benjamin Millepied, Natalie Portman qui incarne une ballerine à la carrière menacée par une blessure, le long métrage qu’il a dû voir en léger différé dont il apprécie les mouvements de caméra à l’épaule. Il égratigne En corps de Cédric Klapisch (2022), un succès au box-office dont il perçoit néanmoins les clichés sur un univers qu’il a personnellement connu, et il met en valeur une séquence du film dramatique de François Ozon, Été 85 (2020) pouvant faire songer à la scène de cimetière de l’Acte II du ballet Giselle où Albrecht vient pleurer sur la tombe de sa bien-aimée.
Hippolyte Pérès cite la deuxième partie du film de S.M. Eisenstein, Ivan le Terrible, sortie en 1958, longuement retenue ou censurée pour raisons politiques, laquelle contient, soit dit en passant, une magnifique séquence de danses polovtsiennes qui plaisaient tant à Mary Meerson. Il prend trois exemples chez Charles Chaplin - la danse des petits pains de La Ruée vers l’or (1925), le numéro de patins à roulettes des Temps modernes (1936) et la danse avec le globe terrestre du Dictateur (1940) - et tend à démontrer qu’il était aussi danseur, notant son sens du mouvement : "Il fait des arabesques, il fait des pirouettes, il fait des tours en l’air, c’est un vrai danseur". Il ne parle pas de Sunnyside (1919), où Charles Chaplin nous donne une version amusante, poétique mais très précise du Faune qu’il avait vu dansé en 1916 par Vaslav Nijinski.
Pris par les aléas du direct et une certaine improvisation Hippolyte Pérès oublie de mentionner notre ouvrage (4) dans la deuxième émission mais en extrait des exemples : l’analyse de Marion Carrot portant sur Danse du sabre 1 de Louis Lumière (1897) ; celle de Martine Planells sur La Mort du cygne (1925) avec Anna Pavlova ; le seul enregistrement qu’il reste sur Isadora Duncan, gardé de nos jours par Gaumont-Pathé Archives ; l’étude de Xavier Baert sur Goldberg Variations (1992), une vidéo de Walter Verdin avec Steve Paxton ; les Bourrées d’Aubrac (1965) captées par Jean-Dominique Lajoux & Francine Lancelot, dont Hippolyte Pérès nous propose sa grille de lecture en observant qu’elles sont dansées pour le plaisir, rompant avec la vision spectaculaire frontale. Pina Bausch, chorégraphe portée aux nues de nos jours, a droit à deux exemples : le documentaire de Wim Wenders, Pina (2011) et La Plainte de l’impératrice (1989), réalisée par elle, œuvre longtemps mésestimée par les cinéphiles et les balletomanes.
Nous attendons avec grand intérêt le troisième volet de la série qui sera diffusé par France Musique, dans les conditions du direct, vendredi 30 janvier 2026 à 13h pile. Il aura pour invité le réalisateur Dominique Delouche, dont Jean-Max Méjean, collaborateur de Jeune Cinéma, auteur de nombreux ouvrages sur le 7e Art et contributeur de Cinédanse, a analysé le beau portrait d’une grande figure de la danse, Yvette Chauviré, une étoile pour l’exemple (1988), film qui fut présenté au Festival de Cannes à l’occasion de l’Année de la danse (1988).
Nicolas Villodre
Jeune Cinéma en ligne directe
1. Hippolyte Pérès né en 2004.
2. Filmer la danse : La danse au cinéma ; Filmer la danse : de la scène à l’écran
3. Au Cœur du ballet, le vendredi à 13h sur France Musique.
4. Dominique Rebaud & Nicolas Villodre éds., Cinédanse, Jeune Cinéma n°434-435, mars 2025.