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Neuf mois (1976)
de Márta Mészáros
publié le mercredi 28 janvier 2026

par Monique Portal
Jeune Cinéma n°108, février 1978

Sélection de la Quinzaine des Réalisateurs au Festival de Cannes 1977

Sortie le mercredis 28 janvier 2026


 


Márta Mészáros l’a souvent répété : malgré les lois les plus progressistes, la société a été faite par les hommes, et dans les mentalités, elle reste faite pour les hommes. Elle le constate en Hongrie comme ailleurs, et au travers de ses films, elle scrute le destin des femmes à la recherche du bonheur. Or, il est long et pénible le chemin qui mène à ce bonheur, et il passe forcément par l’autonomie, parfois même par la solitude. Comme dans Adoption, ou dans Elles deux, (1) c’est le thème que l’on retrouve dans Neuf mois, un film dur et fort, dont chaque image porte le poids d’une vérité que l’on ne saurait esquiver.


 


 


 

En effet, l’histoire de Juli est en prise directe sur le réel. Elle se déroule dans un monde rude : le travail à l’usine n’est pas une partie de plaisir, et le quotidien sur un arrière-plan de paysage d’hiver gris et dépouillé, n’est pas toujours facile à vivre. Surtout pour une fille-mère qui ne peut épouser le père de son enfant, car il est déjà marié. Petite bonne femme têtue, solidement ancrée dans la vie, comme les plantes qu’elle aime tant, Juli s’est réfugiée sur une autre planète. Chez elle, il n’y a pas d’homme, mais une mère et une grand-mère. Curieuse société féminine qui semble se méfier des mâles, ces étrangers dangereux. Le mutisme de la grand-mère devant le nouvel ami de Juli, son regard perçant, sont lourds de toutes les rancœurs accumulées. La jeune femme elle-même hésite devant un nouvel amour, car c’est le piège. Janos, le jeune contremaître, a le sens de la propriété : il veut une femme, comme il veut sa villa en construction. Et les alliances sont prêtes pour réunir le tout.


 


 


 

Juli devra s’occuper de son mari et si possible abandonner ses cours d’agronomie. Ici encore, la réalisatrice montre la solitude des unes et des autres, les deux mondes séparés depuis des siècles par un vécu différent, par des conditions différentes. Après avoir fait l’amour dans un grand élan d’amour-possession, Janos mange tranquillement, et Juli reste seule avec son besoin de tendresse. Mais elle a aussi l’habitude de vivre à sa guise, et en toute liberté. Aussi, lorsque la famille de Janos l’injurie en apprenant sa situation de fille-mère, elle sait reconquérir cette indépendance qu’elle n’a sans doute jamais voulu perdre.


 


 

C’est à ce moment-là que, dans une scène extraordinairement tendue, devant sa précieuse villa, Janos lui interdit de mettre au monde l’enfant qu’elle attend de lui. Et Juli devenue agronome à force de volonté, mettra au monde cet enfant, dans une totale solitude. La scène de l’accouchement est d’un réalisme brutal qui ne fait aucune concession au mythe de la maternité heureuse et souriante.


 


 

Márta Mészáros ne fait pas des photos pour plaire au public, ni pour illustrer les poncifs de la morale familiale. Juli souffre, et les images de la naissance sont sanglantes. Le bébé que l’on place près d’elle paraît lui être indifférent. Seul son ventre redevenu "normal" l’intéresse, et pas un sourire ne vient éclairer son regard. Elle va repartir pour une existence autonome, gardant l’amitié du père de son premier enfant. Avec lui, Juli peut avoir des liens simples et francs, car n’interviennent pas ces rapports de propriété qui pèsent sur ce qu’il est convenu d’appeler "le couple traditionnel".


 


 

Márta Mészáros n’est pas sexiste, elle n’accuse pas systématiquement les hommes. Elle dénonce des rapports sociaux qui sont loin d’avoir disparu. Et elle le fait directement, dans le plus strict dépouillement, atteignant sur un tel sujet, une rare efficacité que beaucoup de cinéastes, hommes ou femmes, pourraient lui envier.

Monique Portal
Jeune Cinéma n°108, février 1978

1. "Adoption", Jeune Cinéma n°103, juin 1977 ; "Elles deux" Jeune Cinéma n°109, mars 1978.


Neuf mois (Kilenc hónap). Réal : Márta Mészáros ; sc : M.M., Gyulai Hernadi & Iliko Korodi ; ph : Janos Kende ; mont : Éva Kármentõ ; mu : György Kovács ; déc : Tamás Banovich & Ferenc Schöffer ; cost Judit Schäffer. Int : Lili Monori, Jan Nowicki, Djoko Rosie, Katalin Berek (Hongris, 1976, 88 mn).



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