par Monique Portal
Jeune Cinéma n°109, mars 1978
Sorties les mercredis 8 février 1978 et 28 janvier 2026
Avec Elles deux, Márta Mészáros vient de réaliser son septième long métrage. Un film plus riche encore que les précédents, car il ne développe pas un thème unique. Cette fois, plusieurs problèmes sont évoqués et entremêlés, en une sorte de contrepoint rigoureusement composé.
Il y a d’abord l’interrogation sur ce qui fait la force des liens familiaux. Mari, devenue directrice d’un foyer d’ouvrières, ne peut retrouver Jani, son époux, qu’au moment des week-ends qu’elle passe à Budapest. Alors apparaît la faille dans ce couple, car la machine est soudain déréglée. Tout ce qui fait tenir la famille - les horaires réguliers, la présence de la vieille mère, les préoccupations que donnent les enfants - s’écroule brusquement. Mari ne rentre plus chaque soir, la grand-mère vient de mourir, et la fille aînée va vivre sa vie. À quarante ans, belle et équilibrée, une femme s’aperçoit qu’au fond, les habitudes avaient tenu lieu d’amour. Pire encore, elle découvre en son mari un véritable étranger lorsque celui-ci, après une brève et brutale étreinte, s’endort dans le lit étroit, la laissant étendue sur le tapis, figée dans une atroce solitude. Mieux vaut alors se séparer.
Et puis il y a le thème de l’amitié entre femmes. Cette amitié qui crée comme un îlot de tendresse, dans un monde où les affrontements sont souvent cruels à l’intérieur des couples. Au foyer, Mari a rencontré Juli, déroutant personnage qui ne peut se détacher complètement d’un mari alcoolique. Mari la sage est fascinée par la fantasque Juli. Au mépris des règlements, elle l’héberge avec sa fille dans son propre "bureau-appartement". Et elle comprend tout d’un coup ce que peut être l’amour entre deux êtres qui ne sont pas liés par l’habitude. Car, au fil de leurs houleuses retrouvailles, Juli et János s’aiment encore.
Malmenées par la vie, Juli et Mari vont faire un bout de chemin ensemble, tandis que János commence une cure de désintoxication, et que Jani part travailler dans un lointain pays. La dernière image est belle, qui montre les deux femmes et la petite fille marchant vers un avenir qui ne sera peut-être pas facile, mais qui leur permettra de retrouver leur véritable identité. Car au fond, l’important c’est de savoir ce que l’on est, ce que l’on veut, et de bâtir avec les autres des rapports détachés de tous les faux-semblants tissés par la société.
Et dans Elles deux, Márta Mészáros dépasse les problèmes de l’autonomie des femmes. Elle en vient à se demander ce qu’elles peuvent bâtir avec les hommes. Pour la première fois, elle montre en Janôs un personnage qui, en dépit de son drame personnel, est capable d’apporter à une femme amie, les seules paroles de réconfort dont elle avait besoin. En effet, Mari est venue le trouver en l’absence de Juli. Elle lui confie son désarroi devant l’avenir. Et, entre deux crises d’éthylisme, János lui dit de se moquer de ses quarante ans, et qu’elle peut tout recommencer. Moment émouvant qui est l’ébauche de rapports nouveaux et fragiles car, comme le dit la réalisatrice, "l’amitié véritable entre hommes et femmes est précisément la chose la plus difficile à atteindre".
Il est intéressant de noter que Márta Mészáros a confié le rôle de Mari à Marina Vlady. Ça n’est pas par hasard qu’elle a choisi cette actrice, enfin débarrassée du personnage de femme-objet au cinéma et qui, au même âge que l’héroïne, incarne avec intelligence une femme capable d’affronter lucidement un tournant de l’existence. À ses côtés, Liii Monori joue avec toute sa vivacité et sa spontanéité. Le talent des deux actrices, joint à celui de Márta Mészáros, rend plus présents que jamais des pro-blèmes que l’on ne peut ni balayer ni résoudre de façon sectaire. Elles deux nous donne l’occasion d’y réfléchir gravement et sérieusement.
Monique Portal
Jeune Cinéma n°109, mars 1978
Elles deux (Ök ketten). Réal : Márta Mészáros ; sc : Ildikó Kórody, Ildikó Szabó & József Balázs ; ph : János Kende ; mont : Éva Kármentõ ; mu : György Kovács ; déc : Tamás Banovich & Ferenc Schöffer ; cost : Ildikó Szabó. Int : Marina Vlady, Lili Monori, Jan Nowicki, Zsuzsa Czinkóczi, Judit Meszléry, Miklós Tolnay, Gyöngyvér Vigh, Vladimir Vysotsky (Hongrie, 1977, 100 mn).