par Marie-Thérèse de Pélacot
Jeune Cinéma n°103, juin 1977
Sélection officielle En compétition de la Berlinale 1975
Ours d’or
Sorties les mercredis 27 avril 1977 et 28 janvier 2026
Kata a quarante-deux ans. Elle est ouvrière dans une usine de bois. Elle vit seule, ne voit que trop rarement Joska, son ami, marié et père de famille. Son temps libre, elle le passe dans son atelier de menuiserie. Vie monotone, sans désespoir, mais trop vide, car Kata n’a personne sur qui porter cette affection dont elle se sent capable. Alors le désir lui vient d’avoir un enfant de Joska. Cette naissance, elle la prépare avec sérieux : un contrôle médical lui confirme qu’elle est en bonne santé, qu’elle peut avoir un enfant.
Mais Joska ne veut rien entendre à ce qui n’est, pour lui, qu’une folie. Kata doit donc trouver une autre solution à sa solitude. C’est alors qu’elle rencontre Anna, abandonnée par sa famille et élevée dans un centre éducatif. C’est par intérêt que la jeune fille va d’abord chez Kata : cette maison lui sert de refuge pour rencontrer son fiancé. Mais peu à peu, entre ces deux femmes privées l’une d’enfant, l’autre de mère, naît une complicité, une affection de plus en plus profonde. Kata prend l’habitude d’une présence dans sa maison, et, après le mariage d’Anna, elle adoptera un enfant.
Adoption est en fait l’histoire d’une femme déjà mûre qui se met à vivre. Au début, sous l’œil de cette caméra qui la frôle, nous découvrons un corps morcelé, soumis aux cadences du travail ou aux instruments du contrôle médical. Dans l’usine de bois, les ouvrières sont couvertes de sciure ; chaque pli de la peau en est incrusté ; le visage et les membres semblent figés sous cette poussière. Ce corps, épousseté chaque soir, va devenir enfin pour Kata un moyen de contact, de plaisir. Car échapper à la solitude, c’est avant tout établir un lien physique avec l’autre, c’est d’abord sentir sa présence lorsque l’on rentre chez soi, c’est faire en même temps que lui les gestes quotidiens. Et c’est ainsi qu’un repas, un simple verre, pris ensemble, peuvent devenir des moments de bonheur inestimables.
La force du film de Màrta Mészàros tient à la précision, à la justesse des attitudes physiques par lesquelles les personnages expriment leurs sentiments. Et Kati Berek, qui interprète le rôle de Kata, est bouleversante d’émotion contenue : ses regards, ses sourires, ses gestes ébauchés nous font sentir son désarroi, ses espoirs et ses déceptions avec Anna ou avec Joska. Un seul mouvement brusque, parfaitement vraisemblable : cette gifle qu’elle donne à Anna qui l’a trompée en faisant semblant de pleurer, en se jouant de sa tendresse.
Márta Mészáros nous incite à une réflexion sur de nombreux sujets : le travail, les relations entre jeunes et adultes, la solitude bien sûr et la condition sociale des femmes. À Kata s’oppose la femme de Joska, qui ne se contente pas de sa vie de mère de famille au foyer. Ces problèmes ne sont jamais posés de manière abstraite, doctrinale ni superficielle. Ils sont vécus par des personnages toujours crédibles et émouvants. Adoption nous donne envie de connaître tous les films de Màrta Mészàros que l’on n’a pas encore vus en France.
Marie-Thérèse de Pélacot
Jeune Cinéma n°103, juin 1977
Adoption (Örökbefogadás). Réal : Márta Mészáros ; sc : M.M., Gyula Hernádi & Ferenc Grunwalsky ; ph : M.M. & Lajos Koltai ; mont : Éva Kármentõ ; mu : György Kovács ; déc : Tamás Banovich & Andrásné Kiss ; cost : Zsuzsa Vicze. Int : Katalin Berek, Gyöngyvér Vigh, Péter Fried, László Szabó, István Szõke (Hongrie, 1975, 83 mn).