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Naked (1993)
de Mike Leigh
publié le mercredi 28 janvier 2026

par Bernard Nave
Jeune Cinéma n°225, janvier 1994

Sélection officielle En compétition du Festival de Cannes 1993
Prix de la mise en scène
Prix d’interpétation masculine David Thewlis

Sorties les mercredis 10 novembre 1993 et 28 janvier 2026


 


Le dernier film de Mike Leigh est à l’image de sa musique. Quelques instruments qui composent une mélodie bizarre dans laquelle les notes et les accords se complètent et s’opposent en une sorte de contrepoint complexe et simple à la fois. Les voix et les corps des acteurs, la mise en scène, participent à cette construction d’une manière identique pour faire travailler l’esprit du spectateur à la fois sur le registre du sensible et de l’intellect.


 


 


 

Naked prend son personnage principal Johnny à la sauvette dans l’obscurité d’une ruelle de Manchester. La caméra filme des images violentes et heurtées, comme prélevées dans l’urgence d’un réalisme presque brut, observé à distance sans qu’on puisse l’ordonner. Quelques signes fugitifs permettent de lancer une histoire ou plutôt une trajectoire, celle d’un jeune homme obligé de fuir. La dernière scène montre Johnny, le corps désarticulé après un tabassage de nuit. Il boite dans tous les sens et petit à petit son mouvement devient un ballet sur la ligne blanche au milieu d’une rue de Londres que la caméra suit en un travelling arrière pour s’en éloigner comme à regret.


 


 


 

Mike Leigh nous emmène ainsi dans un voyage à l’intérieur de ses personnages pour nous faire explorer d’un œil neuf la réalité matérielle et mentale qui est la leur mais aussi la nôtre. Ce Johnny, intellectuel chômeur et sans domicile, n’a rien pour attirer notre sympathie. Un physique ingrat, une voix désagréable, une logorrhée que rien ne semble pouvoir arrêter. Et pourtant, à travers ses rencontres, il finit par livrer tout ce qui se cache derrière cette apparence tout comme il révèle la nature du monde qu’il traverse.


 


 


 

Arrivé à Londres, il débarque chez son amie Louise mais tombe sur une fille paumée, Sophie, qui partage le même appartement que leur a laissé Sandra, une infirmière partie au Zimbabwe. Entre Johnny et Sophie se développe un rapport amoureux bizarre fait de violence. En parallèle, Mike Leigh détourne son regard sur un yuppie abject qui ne semble vivre que pour une sexualité encore plus vulgaire. Comme dans ses films précédents, il introduit ce genre de personnage pour fustiger cette nouvelle bourgeoisie anglaise dont les mœurs sont encore plus dégénérées que celle des exclus du libéralisme post-thatchérien. De rencontre en rencontre, Johnny nous permet de découvrir des personnages qui dessinent les contours d’une société à la dérive et dans laquelle il apparaît comme un ange déchu à la lucidité un peu folle qui, par les mots et les regards aigus qu’il jette, transforme la réalité en un monde absurde et violent.


 


 


 

Naked n’est donc pas un film sur la nudité mais sur la mise à nu de la réalité. Ainsi cette violence de la vie ne saurait se limiter à des scènes comme celle où Johnny se fait tabasser par un groupe de jeunes au coin d’une ruelle obscure, ou bien à celles qui nous donnent à voir une sexualité déréglée. La véritable violence vient de la perte de sens dans la vie d’un jeune Écossais qui hurle dans la nuit pour appeler sa copine Maggie. Elle vient de cette serveuse de snack-bar qui recule devant la vie.


 


 


 

C’est aussi, dans la séquence la plus époustouflante du film, ce veilleur de nuit chargé de garder un immeuble de bureaux vides. Johnny va passer une bonne partie de la nuit avec lui pour un dialogue à la fois cruel et tendre entre ce chômeur philosophe et nihiliste et ce gardien d’un ordre vide, qui se projette dans un futur improbable pour masquer la vacuité d’un présent grotesquement symbolique de la faillite de la société.


 


 


 

Naked est un film dérangeant, parfois irritant, mais toujours excitant. C’est le regard d’un poète écorché vif, à l’image de Johnny. Si l’on peut regretter l’absence de personnages tendres comme dans High Hopes (1988) - ici, seule Louise apporte un peu de cette tendresse -, on retrouve par contre tout ce qui fait le prix du cinéma de Mike Leigh. Son travail avec les acteurs, la précision de sa mise en scène, le travail sur la lumière, l’écriture du scénario, tout concourt à créer cette petite musique si personnelle qui mêle la douceur de la harpe à la gravité de la double basse. Un petit air entêtant qui nous poursuit comme la laideur transfigurée du corps de Johnny dans la dernière image.

Bernard Nave
Jeune Cinéma n°225, janvier 1994


Naked. Réal, sc. : Mike Leigh ; ph : Dick Pope ; mont : Jon Gregory ; mu : Andrew Dickson ; déc : Alison Chitty ; cost : Lindy Hemming. Int : David Thew¬lis, Lesley Sharp, Katrin Cartlidge, Claire Skinner, Greg Cruttwell, Peter Wight, Ewen Bremner, Susan Vidler, Deborah McLaren (Grande-Bretagne, 1993, 126 mn).



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