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Chasseur de baleines (le) (2020)
de Philipp Yuryev
publié le mercredi 28 janvier 2026

par Sylvie L. Strobel
Jeune Cinéma en ligne directe

Sélection officielle en compétition Giornate degli Autori de la Mostra de Venise 2020

Sortie le mercredi 28 janvier 2026


 


C’est une histoire de l’extrême Nord-Est de la Russie, le bout du monde pour nous, pas pour les Tchoukches qui sont chez eux, pêchent la baleine, et aperçoivent la côte américaine. Ils captent via Internet les émissions de cette civilisation de rêve, et peuvent établir à distance des contacts privés, sans doute tarifés, avec de chaleureuses cam girls (1).


 


 

Leshka pêche la baleine dans le détroit de Béring (2). Il mène une vie dépouillée, dans un paysage triste parmi des pêcheurs expérimentés, avec son père annonçant chaque jour malicieusement sa mort prochaine, et son ami d’escapades. Les petits bateaux de pêche paraissent fragiles pour cerner les gros cétacés à ramener sur la grève rougie de leur sang. Leshka les découpe et livre leurs parts aux pêcheurs de la base.


 


 

Ils regardent la télé américaine. Leshka et son ami s’attardent sur une blonde voluptueuse, qui se nomme HollySweet999, qui va jusqu’à montrer ses seins dont Leshka devient obsédé. Il n’y a que des hommes sur la base de pêche, le village est plus loin. Il n y a pas de route vers l’intérieur et pour ce qui serait d’inviter une courtisane de la ville pour des caresses, il faudrait 10 heures de voyage, avion ou bateau, pour une heure de réconfort. D’ailleurs, malgré une rencontre initiatrice exaltante, c’est bien de la "miss 1999" de Detroit que Leshka est tombé amoureux.


 


 

Il apprend un peu d’anglais. Il veut la rejoindre. L’Amérique n’est qu’à 85 km. Il a vu revenir le corps d’un copain tué par des frontaliers américains à son débarquement, mais sa violence l’a submergé, il a cogné son ami, il connait un peu la mer, il doit s’enfuir… Un garde côte américain - interprété par Arieh Worthalter qui incarnait Pierre Goldman dans le film de Cédric Kahn (3) -, l’intercepte et le secourt quand il échoue épuisé sur la petite île Diomède frontière de l’Alaska, hérissée de sculptures d’os de baleines.


 


 

Au spectateur de choisir la fin de ce qui devient un conte. On ne sait plus trop où Leshka atterrit. Sur des sites qu’il a dû fuir, en Russie, à l’Est de la ligne du changement de date, "la frontière de l’avenir", dont on voit mal comment il a pu les rallier, ou bien sur la terre promise de l’Ouest, parmi des familiers pas assez floutés pour suggérer une hypothèse onirique.


 


 

Les scènes de pêche sont impressionnantes, mélanges de prises directes et d’images d’archives. Il parait que Philipp Yuryev ne cherchait pas à susciter l’intérêt des spectateurs sur le charme de cette Tchoukotka si difficile à vivre, subsidiaire de son sujet principal sur les tourments de l’adolescence. "Je voulais filmer un conte de fées plutôt qu’un "film social russe" qui dépeindrait la difficulté à vivre", dit-il. Pourtant c’est peut-être ce décor du conte qui séduit le plus, et on prête moins volontiers à ses habitants solides de simples rêves d’Amérique et de cam girls. Le personnage de la jeune femme n’est pas dévoilé pour inspirer quelque sympathie, à part l’effacement de son sourire dans les dernières séquences. "C’est peut-être un personnage virtuel" avertit un ancien. Et l’imaginaire de Leshka n’est pas non plus suggéré dans ce qu’il a de commun avec la sensibilité du spectateur… et du cinéaste. Alors que le jeune comédien, recruté sur place dans un orphelinat comme son camarade, est évidemment pétri d’une culture plus authentique (4).


 


 

C’est un beau film au parcours chaotique, notamment avec les blocages dus au Covid et on est rassuré qu’un jeune cinéaste russe talentueux ait pu trouver des subventions (polonaises et belges en l’occurrence) pour atteindre les scènes internationales. Il a été sélectionné à Venise en 2020, à la Journée des auteurs, et, en 2021, pour le festival Premier Plan d’Angers et le festival du Premier film d’Annonay. Il a aussi été primé aux Arcs et à Cabourg (grands prix des jurys).

Sylvie L. Strobel
Jeune Cinéma en ligne directe

1. Une cam girl est une femme qui s’expose sur Internet grâce à une webcam souvent pour gagner de l’argent et des cadeaux.

2. Le détroit de Béring est le passage maritime qui sépare le district autonome de Tchoukotka de la Fédération de Russie de la péninsule Seward en Alaska. Il fait 200 km de long et 83 km de large.
Cette région se trouve à la limite entre deux fuseaux horaires. Il existe une frontière géographique que,l’on peut traverser, où l’on passe d’un jour à l’autre. En ce sens, la Russie est le « futur » et l’Amérique est le « passé ». C’est un fait réel qui me paraissait étrange et sur lequel je voulais jouer, car pour l’adolescent, c’est plutôt l’Amérique qui représente le futur, jusqu’à la fin du film où il rentre chez lui.

3. "Le Procès de Pierre Goldman", Jeune Cinéma n°424-425, septembre 2023.

4. Philipp Yuryev dit qu’il ne voulait pas d’acteur, mais quelqu’un de la région, afin de "filmer les garçons de la façon la plus naïve possible". Il a trouvé Vladimir Onokhov (Leshka), et son ami Vladimir Lyubimtsev (Kolian) dans un orphelinat de la région de Tchoukotka, "une chance presque mystique", a-t-il déclaré à Venise.


Le Chasseur de baleines (Kitoboy). Réal, sc : Philipp Yuryev ; ph : Mikhail Khoursevitch & Yakov Mironitchev ; mont : Alexandr Krylov & Karolina Maciejewska ; mu : Krzysztof A. Janczak ; cost : Boris Kukolkin. Int : Vladimir Onokhov, Kristina Asmous, Vladimir Lyubimtsev, Nikolay Tatato, Arieh Worthalter, Maria Chuprinskaia (Russie, 2020, 93 mn).



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