par Bernard Nave
Jeune Cinéma n°246, novembre 1997
Sélection officielle En compétition du Festival de Cannes Film 1997
Sorties le mercredis 25 juin 1997, 14 novembre 2018 et 28 janvier 2026
"La pensée a des ailes. Nul ne peut arrêter son envol." Cette phrase, signée de la main de Youssef Chahine, placée à la fin de son dernier film sonne comme un manifeste, l’engagement personnel d’un intellectuel et d’un artiste qui se situe dans la lignée de son personnage principal, Averroès (1126-1198), et dans son temps. Poursuivant avec la même vigueur le chemin emprunté dans L’Émigré (1994), malgré les censures qui l’avaient frappé, Le Destin est un film à la première personne. Non que Youssef Chahine intervienne directement dans l’histoire qu’il nous conte, mais parce qu’on le sent présent à tous les instants dans l’énergie que le film déploie, dans nombre de ses personnages. Aussi, cette signature finale arrive-t-elle tout naturellement, un peu comme le discours de Charles Chaplin à la fin du Dictateur (1940).
À l’image de son personnage, Youssef Chahine joue le rôle du passeur entre les cultures. Au carrefour entre l’Islam et l’Occident, comme l’était Averroès dans l’Espagne du 12e siècle, il dissémine la même liberté de pensée, le même refus des intégrismes et d’un pouvoir qui se fonde sur les simplifications de toutes sortes. Ses films sont comme les livres du philosophe que le jeune disciple emporte sur les fleuves déchaînés pour leur faire traverser les frontières, échappant aux autodafés pour s’inscrire dans le patrimoine de la pensée universelle. Si le message d’Averroès nous parle aussi directement aujourd’hui à travers ce film, c’est parce qu’il reste étonnamment actuel et que Youssef Chahine en restitue, avec ses moyens à lui, les résonances les plus profondes.
Certes le bûcher de l’intégrisme chrétien du début du film et celui des "fous de Dieu" de la fin renvoient à l’intolérance qui secoue toutes les sociétés fondées sur le dogmatisme. Mais l’arme suprême du réalisateur tient, tout autant que dans la dénonciation, dans cette foi inébranlable que la liberté de pensée et de création peut tenir tête à l’obscurantisme. Aux côtés d’Averroès se tiennent ces personnages habités par des forces vitales : l’épouse qui met sur la table ce qu’il y a de meilleur, la danseuse gitane qui entraîne le jeune fils du calife, le poète dont les chants se nourrissent de la pensée du philosophe.
Youssef Chahine est un peu tous ces personnages, à la fois sortis de l’histoire et retravaillés par son imaginaire. Mais surtout, il les investit de ses espoirs et de ses craintes face au monde d’aujourd’hui dont l’Andalousie d’Averroès constitue un miroir. Si la bibliothèque brûlée, le poignard planté dans la gorge du poète renvoient à une actualité toute fraiche, face à cet obscurantisme et cette intolérance, il dessine les contours d’une société imprégnée de civilisation.
"La pensée a des ailes", le cinéma de Youssef Chahine aussi. Le début du Destin semble avoir de la peine à décoller car on se demande un peu où il nous emmène. Quelques défauts peuvent irriter, tels ces quelques zooms brutaux qui rompent la simplicité de la mise en scène. Et puis, rapidement, le propos balaie toutes les réticences que l’on pouvait éprouver. Le spectacle, les chants, les danses aussi apportent cette légèreté qu’affectionne Youssef Chahine et qui montrent une nouvelle fois chez lui combien l’engagement peut se mouler dans une forme extrêmement populaire.
Quand d’autres à force de se poser des questions sur la forme à adopter pour tenir un propos politique au cinéma finissent par ne plus parler de politique du tout, Youssef Chahine, lui, avance et nous entraîne avec lui, porté par un élan qui fait oublier certaines maladresses. Ainsi ce qui pourrait être perçu comme des invraisemblances dansble récit est assumé comme tel justement parce que Chahine d’une certaine manière revendique cette part de magie contenue dans le cinéma et qui tient la vraisemblance à sa juste place par rapport à l’idée, au souci de vérité. C’est d’autant plus rassurant à un moment où d’autres, à grands renforts de capitaux et de technologie, cherchent à créer un simulacre de réalité pour mieux faire oublier le vide de leur pensée.
Bernard Nave
Jeune Cinéma n°246, novembre 1997
Le Destin (Al-Massir). Réal : Youssef Chahine ; sc : Y.C. & Khaled Youssef ; ph : Moshen Nasr ; mont : Rashida Abdel Salam ; déc : Abbas Saber ; cost : Nahed Nasrallah ; mu : Kamal el Tawil & Y ohia el Mougy. Int : Nour El-Sherif, Leila Eloui, Mahmoud Hemeida, Safia el-Emary, Mohamed Mounir, Khaled El Nabawy, Hani Salama (Égypte, 1997, 135 mn).