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Reconquista (la) (2016)
de Jonás Trueba
publié le mercredi 28 janvier 2026

par Francis Guermann
Jeune Cinéma en ligne directe

Sélection officielle En compétition au Festival international du film de San Sébastián 2016

Sortie le mercredi 28 janvier 2026


 


Manuela (Itsaso Arana) est une trentenaire madrilène, vivant en Argentine, qui revient un jour de janvier pour quelques temps, quelques jours peut-être, dans sa ville natale. Elle propose à Olmo (Francesco Carril), son premier amour lorsqu’ils avaient quinze ans et qu’elle n’avait pas revu depuis, de se retrouver un moment dans un parc. Envie de faire le point sur leurs vies, de mesurer leurs parcours respectifs, peut-être de retrouver la séduction qui les avait liés. Elle est libre et audacieuse ; il est réservé et vit avec une autre femme.


 


 

Cette rencontre, qui aurait pu être brève, se poursuit et finit par durer toute la nuit tant ils ont à se dire et à se souvenir, dans un restaurant chinois où, après des apéritifs, ils décident de ne pas manger, dans un bar-concert où chante le père de Manuela - le regretté musicien et chanteur Rafael Berrio (1963-2020) (1) -, une salle de bal privée où ils sont entraînés par des amis de passage, dans un rythme allant s’accélérant. Mais une nouvelle histoire d’amour n’aura pas lieu, ou juste esquissée, empêchée.


 


 

L’argument paraît mince sur le papier et aurait pu donner lieu à un feelgood movie à l’anglaise ou à une variation sur la carte du Tendre à la Éric Rohmer. Mais La reconquista se décale, joue et déjoue les relations femme / homme avec subtilité et dans un déséquilibre constant : celui des rapports entre Manuela et Olmo où passent des sentiments contradictoires, attirances, regrets, reproches, amitié ; et celui de la structure du film, son montage inversé, ses cassures et changements de rythme.


 


 

Jonás Trueba sait filmer ses acteurs et c’est un régal de remonter le temps avec eux. Cette nuit d’hiver qui constitue comme un premier film se conclut par le retour d’Olmo sur son scooter, au petit matin, un peu piteux, qui rentre dans son appartement en désordre et retrouve sa compagne au réveil, très compréhensive. Il s’endort lourdement et c’est alors que commence un autre film, lorsque Manuela et Olmo avaient quinze ans et débutaient leur pure rencontre. Le cinéaste dit : "C’est un film avec trois débuts et trois fins" (2). On comprend que les choses ne nous sont pas données dans leur chronologie, mais dans un ordre plus subtil lié à la psychologie des personnages et au réveil de leur mémoire. On comprend aussi, après coup, le tout début du film, à peine esquissé en un unique gros plan où Manuela verse des larmes (selon le réalisateur, elle finit de pleurer) : il ne peut se situer temporellement qu’après la nuit de retrouvailles de Manuela et Olmo adultes.


 


 

C’est dans la partie de leur quinze ans - ils y sont interprétés par Candela Recio et Pablo Hoyos - qu’est éclairée la première partie du film. L’élan initial et éperdu des adolescents, le naturel de leur relation, la peur de se donner et de s’appartenir, l’avenir ouvert mais incertain, les échanges de mots doux, tout pose un amour sincère et sans calcul. Mais aussi la retenue des garçons face à l’audace des filles ; la certitude d’Olmo d’aimer Manuela pour toujours - "À 80 ans je serai toujours avec toi", dit-il - , écrasante pour elle qui prend peur et lui fait comprendre. Leur amour adolescent finit par lâcher, il renonce à elle et la laisse partir dans les bras d’un autre. Il y a décidément tant à vivre pour elle. Chagrin partagé qui se retrouve, non-dit, quinze ans plus tard, dans les moments de complicité et de tendresse de la nuit de leurs retrouvailles. Ils n’ont pas vraiment changé. Leurs vies ont pris des tournures différentes, mais ils se retrouvent, non sans trouble et regrets. La vie les emporte et la chanson de Rafael Berrio, "Quien lo impide" qui clôt le film dit : "Qui t’en empêche ? Personne ne t’en empêche". Elle résonne longtemps après le générique de fin. Ce sera aussi le titre espagnol, en 2021, du documentaire Qui à part nous que Jonás Trueba a consacré à un groupe d’adolescents de Madrid et dans lequel ses deux jeunes acteurs de La reconquista, Candela Recio et Pablo Hoyos, sont les personnages principaux (3).


 


 

Ce cinéma est le résultat d’un travail d’équipe, Jonás Trueba composant sa troupe. Le film a été tourné en 2016, et cela a mis dix ans pour qu’il soit enfin distribué en France. On retrouve les actrices et acteurs de La reconquista dans les films suivants, sortis dans notre pays : Eva en août (2020) (4), Venez voir (2022) (5) et Septembre sans attendre (2024), notamment Itsaso Arana, compagne et co-scénariste du réalisateur. L’originalité et la cohérence du travail de Jonás Trueba qui, un peu comme Éric Rohmer, suit une ligne et préfère les nuances plutôt que papillonner parmi les genres du cinéma, tient en sa grande subtilité, à la fois formelle et psychologique. Il tisse aussi des liens entre les formes artistiques : chacun des personnages aspire à se réaliser dans la création, Olmo dans l’écriture, Manuela est comédienne, son père musicien, et le film donne une grande importance à ces aspirations. La reconquista est plus qu’un film de rattrapage pour la connaissance d’un des réalisateurs les plus intéressants du cinéma en Espagne : c’est déjà un grand film.

Francis Guermann
Jeune Cinéma en ligne directe

1. Rafael Berrio (1963-2020) est un compositeur, musicien et chanteur espagnol. Il a été membre de deux groupes, Amor a Traición et Deriva. Puis il a entamé une carrière solo en 2010.

2. In Eva Markovits & Judith Revault d’Allonnes, éds, Jonas Trueba. Le cinéma, c’est vivre trois fois plus, Paris, Éditions de l’œil, 2026.

3. Qui à part nous (Quien lo impide) de Jonás Trueba, entre documentaire et fiction, a été triplement primé au festival de San Sébastián 2021 et a remporté le Goya du Meilleur Documentaire en 2022. La chanson "Quién lo impide" de Rafael Berrio est le thème central du film. Jonás Trueba dit : "Le film est un hommage à Rafael Berrio. Il a toujours été très généreux envers nous, toujours très présent dans ma carrière. Nous lui devons beaucoup".

4. "Eva en août", Jeune Cinéma en ligne directe.

5. "Venez voir", Jeune Cinéma n°419, décembre 2022.


La reconquista. Réal, sc : Jonás Trueba ; ph : Santiago Racaj ; mont : Marta Velasco ; mu : Rafael Berrio ; déc : Ana Muñiz ; cost : Laura Renau. Int : Itsaso Arana, Francesco Carril, Aura Garrido, Pablo Hoyos, Candela Recio, Rafael Berrio (Espagne, 2016, 108 mn).



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