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Jean-Jacques Hocquard, notre enchanteur
Souvenirs
publié le lundi 2 février 2026

Au très noble enchanteur de nos folles utopies 

par Nicolas Roméas
Jeune Cinéma en ligne directe


 


Jean-Jacques Hocquard (1941-2026) est mort le 21 janvier 2026.
Ses obsèques ont eu lieu le 29 janvier, à 15h30, au crématorium du Père Lachaise, pas très loin du Mur des Fédérés.
La Parole errante nous a fait suivre un texte de souvenirs de Nicolas Roméas, paru sur son site, L’Insatiable, que nous sommes heureux de publier.

Jeune Cinéma.


La première fois que je suis allé à La Parole errante interviewer Armand Gatti, pour ma revue, il y a une trentaine d’années, Jean-Jacques avait pris pour moi le rendez-vous, mais je ne le voyais nulle part. Je croise Gatti descendant l’escalier, s’en allant promener Physique quantique et Chilam Balam, ses deux énormes chiens. Il me dit qu’il n’était pas au courant. Je lui demande si Jean-Jacques est dans les parages, il me répond : "Oh, il est toujours ici, partout, dans les murs"... Et finalement nous l’avons eu, cet entretien, dans son bureau sous le toit de la Maison de l’arbre, son Luna-Park révolutionnaire, sa capsule-kaléidoscope saturée de chants, de livres, de cris et de regards. Cet entretien-fleuve où j’essayai laborieusement de lui faire parler des ministres de la Culture qu’il avait connus, et où il n’a pratiquement évoqué que la guerre et les camps de la mort du temps de sa jeunesse, où mourut la jeune juive qu’il aimait.


 

J’ai retrouvé Jean-Jacques ensuite et nous avons fait beaucoup de choses ensemble et grâce à lui. D’abord confinés au rez-de-chaussée d’une cité de Montreuil et manquant de place pour nos réunions de rédaction, il nous est arrivé d’être hébergés dans le grand hangar qui fut jadis l’entrepôt de Georges Méliés et nous vîmes un soir, interloqués, une troupe mêlée de Communards et de Versaillais partir bras-dessus bras-dessous pour leur cantine montreuilloise. Nous comprîmes le lendemain que l’unique et fabuleuse Commune du grand Peter Watkins se tournait dans les locaux mitoyens, transformés en décors sommaires de Paris en insurrection, 1871 (1). Jean-Jacques, amoureux fou de la Commune, qui collectionnait de très rares exemplaires encore vaillants du Père Duchêne, y joua le rôle du trésorier des communards. Cet idéaliste madré abrita, fit naître, survivre et croître énormément de puissantes, fragiles et belles choses, en ce lieu et ailleurs. Comme un aimant la limaille de fer, il attirait à lui le talent, le courage, la générosité, l’audace et très souvent l’intelligence.


 


 

La Parole errante à la Maison de l’arbre, l’arbre qui a vu Georges Méliès, qu’il créa et dont il gérait avec Stéphane Gatti la plupart des activités culturelles, était ouverte à tous (presque) sans exception. Il en avait toutes les clefs pendues à la ceinture, ce bruyant trousseau était comme le sceptre mythique d’un concierge du ciel ou parfois d’un gardien des ténèbres, mais, souvent, il oubliait quelle porte elles ouvraient. Les amis maliens de Montreuil y étaient chez eux, et dans le jardin derrière la maison blanche quelques SDF trouvaient un abri. Le binome qu’il formait avec le fils d’Armand - à qui il dit, il y a peu : "À bientôt" -, donna bien lieu à quelques brèves polémiques sur l’héritage mémoriel, mais ces deux-là étaient soudés par une longue vie commune et l’amour, inconditionnel, du poète.


 


 

Tout, ou presque, était bon pour défendre la cause qu’il pensait juste et qu’il aimait. Le paradoxe était son élément, il y nageait comme un poisson dans l’eau et l’oxymore ne lui faisait pas peur. Jean-Jacques pouvait s’acoquiner avec les pires crapules pour alimenter cette cause, celle de la beauté et de la fulgurance. Comme je pointais un jour sa grande souplesse relationnelle et ses fréquentations parfois un peu douteuses eu égard aux valeurs qu’il défendait, citant malicieusement cette tirade attribuée à Shakespeare : "Vraiment, c’est qu’il faut une longue cuiller à l’homme qui est obligé de manger avec le Diable", il me répondit en riant : "Oh, moi, même avec une petite, ça me va très bien". Avant d’ajouter que, selon Armand Gatti - sa référence en matière de pensée - "Ce qui compte au fond, ce ne sont pas les hommes ou les femmes, ce sont les idées qu’on défend". Il avait aussi un côté "services secrets" fort utile. Au moment, par exemple, où l’avenir de notre présence au Couvent des Récollets à Paris dépendait d’une décision du Préfet, il me confie : "Il vaut mieux ne pas le déranger cette semaine, il est de très mauvaise humeur, il s’est engueulé avec sa femme".


 


 

Un homme remarquable, au sens où l’entendait Georges Gurdjieff. On pourrait dire aussi un mensch, un honnête homme. Un ami tendre, sévère, redoutablement efficace. Quelqu’un que j’ai aimé. Un de ces êtres rarissimes, subtilement invisible et totalement indispensable dans ses œuvres, avec qui on pouvait prendre un immense plaisir à être en joyeux désaccord, à s’engueuler bruyamment, amoureusement, autour de sujets hautement inflammables. Redonnons au mot sa vraie force : un homme extra-ordinaire vient de nous quitter. Un authentique mage à l’ancienne, à l’antique, extrêmement délicat et passablement punk, spécialisé dans la gestion des relations humaines les plus complexes, reliant ce qui ordinairement ne peut se relier, les très raisonnables et les fous furieux, les puissants et les gueux, souvent tous aussi arrogants et stupides, sans la moindre illusion, au service de la plus pure flamme. Un champion du monde toutes catégories de patience contre la bêtise, un athlète d’endurance qui, pour évoquer le combat sans fin de l’humain contre le côté obscur de la force, citait La Chèvre de monsieur Seguin. Un monstre épuisant de persévérance et de diplomatie, lorsqu’il s’agissait de négocier pied à pied sur des enjeux qui lui tenaient vraiment à cœur. Jusqu’à lasser l’adversaire le plus robuste et, contre toute attente, emporter la mise, joliment, tranquillement, élégamment, sans esbroufe. Sans jamais se départir de cet irrésistible sourire de faux naïf, sous le regard accort et sibyllin d’un qui serait dans le secret des dieux.


 


 

Un immense acteur qui préférait de loin jouer dans les coulisses et la pénombre, un gigantesque soldat inconnu de la seule guerre qui vaille, un minutieux horloger de l’impossible. Un discret passeur de génie très chafouin et d’apparence modeste, qui, plus habilement que Charon, menait silencieusement sa frêle barque sur le périlleux Achéron qui sépare le rêve le plus dingue de la réalité la plus bête et concrète. Celui sans qui notre sublime et fragile revue, Cassandre / Horschamp, n’aurait jamais tenu aussi longtemps et aussi bien. Celui qui fut notre président et nous défendit dans la tourmente, celui qui nous accueillit quand la tempête devint vraiment violente.
Mais, avant tout, celui sans qui son compagnon de route et de rêves, le grand poète anarcho-taoïste monégasque, n’aurait jamais atteint la vraie reconnaissance qu’il méritait.
Il y a quelques jours, comme souvent, il m’a répondu au téléphone :
"Attends, je suis en train de faire un truc, je te rappelle plus tard".


 

Il le faisait, j’attends.
Jean-Jacques, notre enchanteur Merlin du pavé. Le merveilleux, le généreux, le tenace, le facétieux, le roc, le fidèle, l’irremplaçable Sancho Pança de Don Armand Gatti, Dante Sauveur. L’Amiral (3).

Nicolas Roméas
Jeune Cinéma en ligne directe

* Le site L’Insatiable est la prolongation de la revue Cassandre / Horschamp (1995-2016).

1. "La Commune (Paris, 1871)", Jeune Cinéma n°312-313, automne 2007.

2. L’espace de La Parole Errante où a été tourné du film de Peter Watkins.

3. Un biographie de Robi Morder.



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