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1974, une partie de campagne (1974)
de Raymond Depardon
publié le mercredi 4 février 2026

par Bernard Nave
Jeune Cinéma n°273, janvier 2002

Sorties les mercredis 21 février 2002 et 4 février 2026


 


Ainsi donc, vingt-huit ans après, nous pouvons enfin voir ce film devenu presque mythique. À la demande de Valéry Giscard d’Estaing, Raymond Depardon suivait sa campagne présidentielle de 1974. Après quelques courts métrages, dont un consacré à Jan Pallach (1), il réalisait là son premier long métrage. Le film terminé, le nouveau président ne souhaitait pas le voir projeté. On a parlé de censure, mais l’intention est sans doute plus complexe. En fait, peu importent les raisons invoquées alors et aujourd’hui, si ce n’est qu’au lieu d’être un témoignage, le film se voit maintenant comme un document historique, quasiment un document d’archives.


 


 


 

Raymond Depardon avait assimilé les leçons de Richard Leacock (2), qui avait réalisé Primary sur la campagne de John Kennedy en 1960 et donné ses lettres de noblesse à ce qu’il est convenu d’appeler le "cinéma direct". Il filme donc Valéry Giscard d’Estaing avant le premier tour, principalement entre les deux scrutins, et il fixe sa caméra sur lui. Si les grands meetings sont gardés au montage, plus que les discours, il s’intéresse à l’ambiance, aux postures du candidat.


 


 


 

De même, les autres hommes politiques de l’époque sont écartés ; quelques images de François Mitterrand lors du rituel face à face télévisé, Jacques Chirac et Pierre Messmer au fond d’un plan du dernier grand meeting. Les seuls qui apparaissent sont les proches du candidat et pour le public d’aujourd’hui, on a l’impression de remonter dans la préhistoire avec Michel Poniatowski, Roger Chinaud, Michel d’Ornano, etc. Pour le spectateur qui n’a pas vécu l’époque, l’étrangeté risque d’être encore plus grande.


 


 


 

Pour ce genre de documentaire, on sait que la question du point de vue est centrale. Raymond Depardon ne cherche pas une posture critique, il observe, débusque ce qui peut nous renseigner sur l’homme. Certes les choix qu’il opère peuvent ne pas plaire au sujet une fois le film terminé. C’est peut-être là qu’il faut chercher ce qui a amené Valéry Giscard d’Estaing à retenir le film. Une fois élu, son image pouvait paraître trop intime, en porte-à-faux avec la stature présidentielle. Le rapport très personnel que les images induisent vient du fait que Raymond Depardon choisit constamment de le regarder d’une position qui évite le regard officiel, celui qui chercherait à héroïser le personnage, à le placer déjà dans les habits du président.


 


 


 

On ne manquera pas de sourire à certains moments cocasses, ce danseur catalan sur la piste de l’aéroport de Perpignan, Valéry Giscard d’Estaing zappant le soir du deuxième tour et tombant sur une série américaine ringarde, ses hésitations à se rendre à un match de rugby sachant que François Mitterrand y sera. Cependant, la démarche de Raymond Depardon ne vise pas à privilégier la comédie du pouvoir mais à en cerner les particularités.


 


 


 

Le personnage qui se dessine est alors parfois attachant dans sa décontraction : sa connivence avec un passant qui l’a repéré sur le balcon de son appartement de fonction au Louvre (alors siège du ministère des Finances), sa simplicité au volant de sa voiture et dans ses déplacements sans gardes du corps, son calme au soir du second tour alors que les résultats sont longtemps indécis, le moment où il nettoie son petit transistor avec son mouchoir.


 


 


 

Mais on trouvera aussi les traits qui vont s’affirmer par la suite, l’exercice plutôt solitaire du pouvoir. Il faut dire que son entourage ne brille pas par son intelligence. La suffisance aussi, telle qu’elle apparaît dans une scène après le premier tour, quand Valéry Giscard d’Estaing analyse la stratégie à adopter pour avoir les meilleures chances de l’emporter, à savoir en faire le moins possible pour rassurer les électeurs et ne pas donner une image trop droitière alors que le choix de Monceaux-les-Mines dans sa dernière tournée donne lieu à une remarque méprisante pour les ouvriers.


 


 


 

Le portrait qui se dégage au finale est donc complexe et c’est ce qui fait la rigueur du film, car à aucun moment Raymond Depardon ne cède à la facilité. Il reste constamment réceptif à tous les hasards que les situations croisées par l’homme politique peuvent laisser surgir. Et s’il respecte le choix initial de centrer totalement son regard sur l’homme, c’est pour mieux mettre à nu la mécanique qu’il incarne au-delà des effets d’image auxquels il était très sensible malgré son apparente décontraction. Reste cette réponse qu’il donne à une question hors champ "Que ferez-vous si vous n’êtes pas élu ?", "Je n’encombrerai pas inutilement la scène politique française". Cette phrase prend une résonance tout autre vingt-huit ans après.

Bernard Nave
Jeune Cinéma n°273, janvier 2002

1. Jan Palach (1948-1969) était un étudiant en Histoire tchécoslovaque qui s’est immolé par le feu sur la place Venceslas à Prague le 16 janvier 1969en protestation contre l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes du Pacte de Varsovie. Jan Pallach, est le deuxième court métrage de Raymond Depardon, sur les cérémonies d’hommage à Jan Palach à Prague, date de 1969.

2. "Entretien avec Richard Leacock," Jeune Cinéma n°274, mars-avril 2002.
Le film, Primary (1960), sur la la campagne électorale du Sénateur John F. Kennedy dans la Wisconsin a été réalisé par Robert Drew, avec, à la photographie, Richard Leacock (1921-2011) et Albert Maysles (1926-2015) et D.A. Pennebaker(1925-2019).


1974, une partie de campagne. Réal, ph : Raymond Depardon ; son Bernard Ortion ; mont : Bruno Zincone. Avec Valéry Giscard d’Estaing, Charles Aznavour, Jacques Chirac, Philippe Clay, Dani, Alain Duhamel, Anne-Aymone Giscard d’Estaing, Jacinte Giscard d’Estaing, Valérie-Anne Giscard d’Estaing, Jean Lecanuet, François Mitterrand, Michel Poniatowski, Jean-Jacques Debout (France, 1974, 90 mn). Documentaire.



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