par Bernard Nave
Jeune Cinéma n°133, mars 1981
Sorties le lundi 28 janvier 1980 et le mercredi 4 février 2026
Le nom de Raymond Depardon est indissolublement lié à l’affaire Claustre et au reportage qu’il avait rapporté du Tibesti (1). Il est rare qu’un photographe de presse se tourne vers le cinéma. Qu’il le fasse pour montrer comment se fabrique un journal ne peut manquer de susciter la curiosité. Le Matin de Paris paraît pour la première fois en février 1977 et Raymond Depardon obtient de la rédaction et de Claude Perdriel, le directeur, l’autorisation de filmer les dix jours qui précèdent le tirage du premier numéro.
Armé d’une caméra très discrète, il a promené son regard sur la gestation d’un quotidien. Expérience unique qui nous en apprend autant que les analyses documentées que l’on peut lire sur la presse. Il s’agit ici de capter le plus directement possible les débats qui surgissent au sein d’un groupe d’hommes (on voit peu de femmes) et les options qui sont prises. Le résultat de ce travail constitue un document irremplaçable sur le fonctionnement d’une équipe de rédaction.
Au fil des numéros zéro, il s’agit tout d’abord de mettre au point le style du journal au niveau du contenu et de la présentation, les deux aspects étant intimement liés. Le travail consiste à donner une forme à la matière écrite pour faire en sorte que le lecteur ait l’impression de lire quelque chose de différent de ce qui existe déjà. Le film rend compte de l’importance de cet aspect presque technique de la fabrication du journal. On devine que l’enjeu politique est présent dans les choix qui sont faits, mais ce n’est qu’à la veille de la parution du numéro un que Claude Perdriel formule à la télévision les objectifs que Le Matin se fixe au sein de la presse de gauche. En fait, cette déclaration de principes avait été faite lorsqu’un appel avait été lancé pour soutenir la création du journal.
Raymond Depardon a surtout capté cette sorte de fièvre qui prend la rédaction au fur et à mesure qu’approche le jour J. Nous suivons cette course contre la montre que ponctue la sortie du journal sur les rotatives. Le moment où Claude Perdriel distribue aux employés réunis autour d’un verre les premiers exemplaires du Matin constitue la conclusion d’une mise au monde dont on sent bien qu’elle s’apparente à un accouchement. La caméra de Raymond Depardon nous montre aussi comment s’établissent les rapports de hiérarchie et d’autorité au sein de la rédaction. Claude Perdriel joue un peu le rôle d’un chef d’orchestre qui par ses jugements cherche à harmoniser l’ensemble. Chacun avec sa personnalité, les chefs de rubrique répercutent ces orientations. Tout l’intérêt du travail de Raymond Depardon provient de ce qu’il a su capter ces mécanismes subtils au-delà de l’apparent chaos qui précède le moment où le journal sort des machines.
Ce qui surprend le plus, c’est de découvrir des personnages, de voir comment les journalistes ne sont pas seulement des noms au bas d’un article, mais des êtres humains. En cela, la technique utilisée par Raymond Depardon constitue une mise à nu, une démystification. Les moments où Roger Colombani se livre à la critique stylistique d’un article relèvent presque de la comédie, sans parler des histoires drôles qu’il raconte. La séquence où François-Henri de Virieu se fait expliquer les subtilités du rugby par le journaliste sportif pour trouver un titre à son article ne manque pas de saveur. Le regard de Raymond Depardon cependant ne ressemble pas à celui d’un voyeur qui chercherait à débusquer les points faibles de ses personnages. Tout simplement, son approche est celle d’un observateur attentif pour lequel certains détails en disent plus qu’un discours. Peut-être est-ce là le fruit de son expérience de reporter.
Bernard Nave
Jeune Cinéma n°133, mars 1981
1. L’ethnologue Françoise Claustre (1937-2006) avait été enlevée, avec des deux camarades de recherche dans le Tibesti au nord du Tchad par les rebelles tchadiens menés par Hissène Habré, le 21 avril 1974, comme otage et contre rançon. Son mari, Pierre Claustre, accompagné par les reporters Raymond Depardon et Marie-Laure de Decker, avait tenté de négocier directement avec les rebelles, mais avait été enlevé à son tour le 2 septembre 1975. Les deux reporters ont filmé les rebelles et leurs chefs, et ont été autorisés à interviewer Françoise Claustre. La diffusion de cet entretien émeut l’opinion publique. Les époux Claustre seront libérés neuf mois plus tard à Tripoli, le 31 janvier 1977.
En 1989, Raymond Depardon a réalisé La Captive du désert avec Sandrine Bonnaire, un écho stylisé de l’histoire des otages Claustre.
Numéros zéros. Réal, sc, ph, son : Raymond Depardon ; mont : Olivier Frioux. Avec François-Henri de Virieu, Jean Vincent, Olivier Postel, Claude Perdriel, Boris Kidel, Patrice Habans, André Grassart, Roger Colombani (France, 1981, 90 mn). Documentaire.