par Anita Lindskog
Jeune Cinéma en ligne directe
Sélection officielle du festival international Film Black Montreal 2024
Sortie le mercredi 4 février 2026
Le 1er janvier 1804, il y a deux cent vingt deux ans (1), le premier pays au monde issu d’une révolte d’esclaves initiée dès 1791, promulgue son acte d’indépendance. C’est Haïti. Les vainqueurs, les Bossales (2), étaient des Africains réduits en esclavage arrivés à Saint Domingue. Le terme "bossale", longtemps connoté péjorativement, car associé par le monde colonial à "sauvage", fait l’objet aujourd’hui d’une réappropriation, tel un héritage historique, par le peuple haïtien en lutte contre les injustices, les inégalités, la corruption et le néo-colonialisme.
"L’âme bossale" revendiquée est le cœur même de la résistance haïtienne dont François Perlier (3) s’attache à dresser le portrait au sein de ce documentaire. De fait, le cinéaste place l’émancipation individuelle et collective au centre de son travail de documentariste. Son premier film, Le Voukoum (2012), est documentaire consacré à un collectif carnavalesque engagé en Guadeloupe. C’est dans ce contexte qu’il a découvert l’histoire haïtienne à travers les militants antillais. Cette culture populaire vivante mêlant politique, art et spiritualité est inscrite dans tous les aspects de la vie et de réalité d’Haïti. Le carnaval où l’on danse avec les masques des dieux et déesses et des personnages historiques ; le vaudou, mêlant le vivant et le mort, le passé et le présent, l’imaginaire et le réel jusqu’aux mobilisations de rue "éruptives". La rébellion entre en relation avec ce feu qui anime les individus. Ces éléments constituent le matériau de son travail.
Le réalisateur articule tout son propos autour d’une figure majeure de la littérature haïtienne, Frankétienne (4), habité par la magie et la rébellion. Pour lui, "La création est une odyssée sans escale". Auteur d’une œuvre foisonnante, il écrit en créole et en français et a initié avec d’autres le spiralisme, un mouvement littéraire et esthétique qui exprime la fécondité du chaos par une écriture conjuguant invention verbale et transgression des règles classiques du récit. Toute la construction narrative du documentaire s’inspire de cette conception en épousant et mêlant à la manière d’un tourbillon les scènes d’insurrection de rues, les portraits des protagonistes dans leurs vies quotidiennes, les danses, le vaudou, les déclamations, la musique, la danse, les moments de résistance collective…
Tourné entre 2015 et 2021, pendant sept années, le film Les Âmes bossales est donc le fruit d’une longue immersion patiente en raison du contexte incertain et totalement instable, le résultat d’une sorte d’affût dans la profondeur du pays, avec, comme priorité, le désir de montrer l’émotion face aux situations et la magie des rencontres avec les différents protagonistes du film. Ainsi l’arrivée en Haïti a pour guide Foukikoura, chroniqueur satirique et comédien du film qui introduit la parole poétique. L’exploration se poursuit en compagnie de Charlotte, la défenseuse des droits humains, de Éris vidéaste de l’insurrection, de Michou la casseuse de pierres qui lutte pour survivre et de Ramoncite le prêtre vaudou. Par les nombreux gros plans sur les protagonistes choisis, le film se veut d’abord le portrait sensible de cette culture qui revendique la poésie, la satire permanente, le mysticisme et met sans cesse en lumière la créativité théâtrale et musicale. "S’il arrive que tu tombes, apprends vite à chevaucher ta chute", disait Frankétienne.
Anita Lindskog
Jeune Cinéma en ligne directe
* Le film a été sélectionné dans de nombreux festivals, notamment, au Festival international du film de Thessalonique 2024, au Festival international du film documentaire Amazonie Caraïbes de Saint-Laurent du Maroni 2024, au Festival international de Cine de Viña del Mar (Chili), au festival de Prague sur les droits de l’Homme Jeden Svět 2025, au festival de San Francisco Latin American Studies Association Festival (LASA) 2025.
À Lima, il a reçu le Grand Prix du festival Andares 2025. Et il a fait l’ouverture du festival de Poitiers Filmer le travail 2025.
1. L’Acte de l’Indépendance de la République d’Haïti.
2. Cf. Gérard Barthélémy, "Le rôle des Bossales dans l’émergence d’une culture de marronnage en Haïti", Cahiers d’Études africaines, La Caraïbe. Des îles au continent, n° 148, 1997, pp. 839-862.
3. Depuis 2012, François Perlier a réalisé 7 films, trois courts métrages et trois films calibrés pour la télévision (52 mn). Les Âmes bossales est son premier long métrage.
4. L’artiste haïtien Jean-Pierre Basilic Dantor Franck Étienne d’Argent, dit Frankétienne (1936-2025), créateur du mouvement spiraliste, le qualifie comme un genre littéraire proche des Chants de Maldoror de Lautréamont (1868). Cf. Théo Mantion, "Spirales de Frankétienne (1936-2025)", in En attendant Nadeau, n°215, 27 février 2025.
Les Âmes bossales. Réal, sc : François Perlier ; ph : F.P., Nicolas Contant & Édris Fortuné ; mont : Céline Ducreux ; son : Benoît Perraud. Avec Foukikoura, Charlotte, Éris, Michou, Ramoncite (France-Haïti, 2024, 83 mn). Documentaire.