par Francis Guermann
Jeune Cinéma n°441-442, mars 2026
Sélection officielle En compétition de la Mostra de Venise 2025
Prix du meilleur scénario
Sortie le mercredi 4 février 2026
Adapté du récit autobiographique éponyme de Franck Courtès, paru en 2023, le film de Valérie Donzelli reprend fidèlement l’histoire de ce photographe qui, ayant obtenu une certaine notoriété, abandonne son moyen d’expression pour l’écriture. Après un début de succès littéraire, il quitte une vie confortable pour plonger dans une précarité qui est celle de nombreux artistes et écrivains devant exercer une autre profession pour vivre.
À ceci près que la plongée de Paul Marquet (Bastien Bouillon) est radicale : il choisit de solder son passé et finit par entrer dans une extrême pauvreté, exerçant les tâches variées d’homme à tout faire qu’il trouve sur une plateforme en ligne où les candidats retenus sont ceux qui se proposent au plus vil prix.
Tonte de pelouse avec une cisaille, débarras de cave, destruction de cloison et déplacement de gravas, nettoyages divers, chauffeur : l’univers de Paul se réduit aux travaux de chien les plus mal payés, dans l’indifférence de ses employeurs occasionnels. Les liens avec sa famille deviennent de plus en plus conflictuels. Sa femme (Valérie Donzelli) l’a quitté et vit avec leurs deux enfants adolescents au Canada, son père (André Marcon) ne supporte pas ce qu’il juge être une déchéance, son éditrice (Virginie Ledoyen) refuse ses derniers textes et toute avance sur recettes. Il lui reste l’écriture et il s’obstine à retracer sur des cahiers sa vie au jour le jour, sans savoir où il va.
De cette rude histoire de déclassement, la réalisatrice livre un film aimable, avec une belle habileté de mise en scène et grâce à Bastien Bouillon, de tous les plans et irradiant le récit. Aimable parce que moral et finissant bien. Le spectateur qui entre au cinéma avec une page blanche, en sort plutôt réjoui et consolé, peut-être vengé par le triomphe de l’humanité qui en ressort. On peut douter cependant que le film résiste à un réexamen. Son principal problème est la hauteur du point de vue qui le conduit, surplombant. Il pourrait être celui de l’éditrice de Paul qui, in fine, possède les clés de son destin en décidant de le publier, ou non. Dans ce milieu bien parisien, les choix de Paul paraissent relever d’un luxe personnel, même si la question posée est le prix de la liberté artistique. Dans l’histoire des lettres, d’autres se sont très tôt brûlé les ailes, les Arthur Rimbaud, Charles Cros, Antonin Artaud qui ont payé cher cette liberté. La bohème ne fut pas seulement une chanson de Charles Aznavour, ce fut aussi, au cours du 19e siècle, une contre-culture.
Si Bastien Bouillon assume son rôle avec nuances et en étant convaincant, le personnage le plus juste du film est le père de Paul (bien que son rôle soit assez bref), interprété par le toujours excellent André Marcon, qui garde, dans son renoncement comme dans ses excès de colère, une consistance bien réelle. C’est par lui que Paul se frotte vraiment au réel.
À pied d’œuvre a reçu le prix du meilleur scénario à la dernière Mostra de Venise. Ce récit est en effet très intéressant et aurait pu donner lieu à des réalisations très différentes les unes des autres. On imagine ce qu’en aurait fait un Pier Paolo Pasolini : un brûlot sur l’art, la morale et la politique. Ce n’est certes pas l’ambition de Valérie Donzelli, et nous sommes en 2026. Son film est sincère, grand public et, comme l’écrivait Willy, le premier mari de Colette, "Il ne faut pas poète plus haut que son luth".
Francis Guermann
Jeune Cinéma n°441-442, mars 2026
À pied d’œuvre. Réal : Valérie Donzelli ; sc : V.D. & Gilles Marchand ; ph : Irina Lubtchansky ; mont : Pauline Gaillard ; mu : Jean-Michel Bernard ; déc : Manu de Chauvigny ; cost : Nathalie Raoul. Int : Bastien Bouillon, André Marcon, Viriginie Ledoyen, Adrien Barazzone, Valérie Donzelli, Marie Rivière, Marion Lécrivain, ,Philippe Katerine Michel Gondry, Christopher Thompson (France, 2025, 92 mn).