par Andrée Tournès et Guy Mollet, pas d’accord
Jeune Cinéma n°30, avril 1968
Sélection officielle En compétition de la Mostra de Venise 1968
Sortie le mercredi 20 mars 1968
C’est une histoire "fleurs de pommier" que racontait Boris Vian dans L’Écume des jours (1). Colin rencontre Chloé ; amour-foudre, mariage et mort. Mais la romance y était fredonnée au son acide de la trompinette, les nénuphars y poussaient sur des tumeurs, et les cœurs s’y arrachaient au compas. De cette œuvre rose et noire, Charles Belmont a largué le fantastique adieu donc à l’église luna-parc, les robinets-couleuvres, les paupières retaillées aux ciseaux et la maison peau de chagrin. Adieu aussi au langage en révolte où les mots, sous la caresse, griffaient ou s’étiraient avant de faire le gros dos. Mais il a gardé l’humour noir et la mort présente à tous les paliers ; la tendresse des corps et des cœurs, le goût de tout ce qui se respire et se caresse. Il a gardé ce monde adolescent, paradis clos pour trois garçons et trois filles, vite perdu et viré en enfer : enfer administré par les médecins, les banquiers, les militaires. Il a gardé l’essentiel.
Un chien trotte dans une rue grise. Près d’une poubelle, une fille à genoux, à la main une feuille de papier, Alize, fan de Jean Sol Partre, a devancé Chick et déterré le précieux brouillon. Dès la première séquence apparaît dans le film l’évidence d’une forme : deux personnages, deux marrons foncé et clair, deux étoffes cuir et daim, deux tignasses noires et frisées, premiers baisers sur fond d’escalier de service jaune délavé, crevassé, deuxièmes sur fond de ciel et de Paris gris, sur un toit en éperon de bateau.
Jusqu’à la fin, une anecdote entièrement constituée d’éléments vraisemblables et réalistes - personnages, objets, décors, vestons, meubles, pavés, bidonvilles et jeunes recrues sont ceux de notre Paris - est enserrée dans un réseau de couleurs, matières et sons parfaitement organisé. Quelque chose d’aussi artificiel, aussi architecturé que l’hôtel de Marienbad, le théâtre du Carrosse d’Or (2), ou un sonnet du 16e siècle.
Ainsi des couleurs. Tous les marrons du jaune au noir, d’où surgissent deux taches bleues, ombrelle en soie, costume rêche de balayeur noir, puis le vert flou du chandail à Nicolas. Mais il ne s’agit pas d’une série d’images statiques. Ce serait déjà beau ces ocres à la Giorgio Morandi, ces sables à la Nicolas De Staël, mais la cruauté risquerait de s’y enliser. Ce monde-terre est vivant, il vire au noir par le gris, le blanc, le vert sans jamais atteindre le rouge, le vrai, le sang, le vin, seulement le rouge ersatz des carrosseries et du tergal. Tout participe à la mort de Chloé, ou à la joie éblouie de Colin : la chambre jaune soleil devient aquarium où l’eau et la femme sont présentes et interdites. La petite voiture blanche de Colin se ferme sur les amoureux, s’ouvre aux amis, meurt vendue aux marchands. Retrouvée, elle a grandi, c’est la camionnette rouge aux mauvaises nouvelles, plus grande encore, c’est le corbillard. Comme les couleurs, les matières s’appellent et se répondent : laine chaude de Nicolas, cuir sec de Chick, drap trop fin de Colin, et se transforment, grands champs où l’amoureux rencontre les pensionnaires, cactus en herse, grillant le magasin de fleurs vidé par l’armée et les grands arbres raisonnables jalonnant deux fois le trajet de Colin et Chloé, celui du mariage et celui de la mort. Ce que Boris Vian avait figuré par la belle métaphore de la maison à double soleil, devenant prison, puis cercueil, Charles Belmont le traduit par la lente détérioration des couleurs et des formes. Elles s’éteignent, rétrécissent et durcissent au rythme du bonheur et du malheur.
Dans ce monde des choses qui joue comme un parquet mal ajusté, trois garçons cherchent à aimer. Trois noms : Chick, Colin et Nicolas et trois visages : Samy Frey, Jacques Perrin, Bernard Fresson. Chick, c’est Colin en plus sec, plus noir ; Colin, c’est Nicolas en plus fragile, moins stable ; Nicolas, c’est peut-être l’avenir de Colin. Comme dit Charles Belmont, "c’est peut-être son père", si les pères des jeunes gens pouvaient avoir vingt-cinq ans.
Trois garçons et trois filles, trois couples et peut-être cinq.
Il y a Isis et Nicolas ; couple étrange du cuisinier expert de Gouffet et de la fille du banquier ; celui sur lequel on s’appuie, amical et sûr , mais amoureux ? Isis a les fesses douces comme du papier de soie, dit Nicolas et il la prêtera volontiers à Colin qui voudrait tant aimer. Nous verrons deux fois Isis et Nicolas ensemble, officiels et en représentation, au mariage, à l’enterrement.
Il y a Chick et Alize, rencontrés près de la poubelle de Partre ; couple tragique, Alize aime Chick qui aime Partre ; Alize voudrait se marier, Chick dépense l’argent en éditions rares, être caressée, Chick ne caresse que les peaux des volumes.
Il y a surtout Colin et Chloé ; comme chez Erich von Stroheim, le beau jeune homme regarde la pensionnaire, elle ne perd pas sa culotte, elle ouvre son corsage, Colin lui délie les cheveux ; déjà pâle à l’église, elle se blottit dans la petite voiture ; malade, mourante, elle a le courage de sortir, respirer, boire au ruisseau l’eau interdite, danser sa première danse avec un nègre, retrouver Colin au carrefour mourir de l’embrasser. Colin n’aimait que la cuisine et le pianoctail, il a vu Alize, il a envie d’aimer. Pour Chloé malade, pour lui acheter les fleurs de la guérison il va travailler, devenir soldat, gardien de nuit, porteur de mauvaises nouvelles, vendre son pianoctail, sa voiture, vider sa maison, congédier Nicolas. À l’enterrement de Chloé, il prend le volant du corbillard et s’en va ; Adam quitte le paradis, mais Eve est morte.
Rarement film avait montré selon l’expression de l’auteur que vivre c’est "sortir" et que le dehors est affreux ; affreux et dérisoire le travail qui use le jour et empêche d’aimer la nuit ; affreux l’argent qui donne aux riches santé, luxe, espace et fleurs ; affreux et assassins ces médecins qui laissent mourir, le pharmacien qui trafique à trois cent mille francs le flacon, la fleuriste qui stocke les fleurs et offre les cactus. Chez Boris Vian, des patineurs se fracassaient sur la glace de Molitor dans l’indifférence générale et les haut-parleurs annonçaient "Dégagez la piste", les chasse-neige évacuaient les restes. Ici c’est une partie de tennis, les militaires sont arbitres, les balles explosent et quand les balayeurs nettoient les lignes blanches, le public applaudit. Dans ce monde sanglant l’adolescent n’entre que pour s’user et mourir. Aussi Boris Vian faisait-il se suicider Colin. Charles Belmont lui, au bout de l’allée où Colin emmène le cadavre de Chloé, rencontre Alize. Ces deux-là ne se reconnaissent pas. Comme dans les contes ils se parlent, et tout peut recommencer. C’est que pour l’auteur, la vie s’apprend, on peut aimer deux fois, et la raison peut être ardente.
Andrée Tournès
Jeune Cinéma n°30, avril 1968
1. Boris Vian, L’Écume des jours, Paris, Gallimard, 1947.
2. L’Année dernières Marienbad de Alain Resnais (1961) ; Le Carrosse d’or de Jean Renoir (1952).
Une autre opinion :
Non, L’Écume des jours n’est pas seulement l’histoire d’une angoisse accompagnée de la mort lente des êtres et des choses dans un univers quotidien. C’est beaucoup plus que cela. C’est une "fête du langage" disait Raymond Queneau, au sein d’un univers qui ne peut se concevoir hors des mots, qui naît d’eux et trouve en eux ses justifications.
Il ne s’agit même plus ici d’adaptation. L’écriture de Boris Vian n’est pas celle de Gustave Flaubert, ses personnages n’existent que par leur parole, leur monde ne vit que par l’écriture. On a le sentiment que Boris Vian détestait trop que les mots fussent limités à leur sens immédiat (il en a donné cent exemples) pour n’avoir pas voulu cacher quelque chose (mais quoi ?) à travers ou derrière un langage à la fois limpide littéralement et incertain dans ses prolongations. C’est aussi parce que chaque événement possède à la fois une valeur symbolique (référence à un monde préexistant) et une valeur dramatique (élément nécessaire à la logique interne du roman), c’est parce qu’il présente cette ambivalence qu’il nous inquiète, car l’esprit humain a naturellement besoin de certitudes. Mais aucune réponse n’étant satisfaisante, il s’agit de parier pour le mystère, puisque c’est parier pour la poésie.
C’est là que le film de Charles Belmont devient une imposture. L’image littéraire ne supporte pas nécessairement sa représentation sur un écran. De la littérature au cinéma, il y aura toujours la distance (même si parfois l’une et l’autre se chevauchent un peu) qui sépare le mot de la chose, l’ordre du "discours" de celui du "montrer".
Le cinéaste, de par sa fonction (preneur d’images), trahit d’emblée le roman de Boris Vian puisqu’il s’approprie par le regard des êtres et des objets seulement susceptibles d’être approchés par l’image et le langage littéraire. Il s’ensuit que Charles Belmont transforme la rosée en marécage, le fluide en solide avec la même tranquillité d’âme, semble-t-il, qu’un bourreau exécutant sa victime. En un mot, il récrit le livre de Boris Vian à la manière de Alain Robbe-Grillet. Un récit où rien n’existe plus que ce qui est montré, où le langage s’effrite lamentablement devant le travail d’un décorateur plus ou moins habile. Dès lors, la poésie s’efface devant l’objet, les dernières traces d’ambiguïté et d’incertitude disparaissent.
Il y a dans la façon de filmer de Charles Belmont une certitude, un refus de remettre à chaque instant les choses en question qui fait penser à Denis de La Patellière et à Gérard Oury, et qui permet ainsi de rejeter son maigre talent sur les ordures habituelles. Sincèrement, c’est nul. Il suffit pour s’en convaincre de relire un livre admirable... L’Écume des jours.
Guy Mollet
Jeune Cinéma n°30, avril 1968
* Cf. aussi "Entretien avec Charles Belmont", Jeune Cinéma n°30, avril 1968.
L’Écume des jours. Réal : Charles Belmont ; sc : C.B., Philippe Dumarçay &t Pierre Pelegri d’après L’Écume des jours de Boris Vian (1947) ; ph : Jean-Jacques Rochut ; mont : Jean Hamond ; mu : André Hodeir ; déc : Agostino Pace ; cost : Christiane Bailly. Int : Jacques Perrin, Annie Buron, Sami Frey, Marie-France Pisier, Bernard Fresson, Alexandra Stewart, Sacha Pitoëff, Ursula Vian-Kübler, Claude Piéplu. Et la voix de Delphine Seyrig (France 1968, 110 mn).