Charles Belmont est tout jeune. Il a l’âge de ses personnages. Comédien, il a joué au théâtre dans La Ménagerie de verre de Tennessee Williams, dans la mise en en scène de Antoine Bourseiller, au théâtre des Célestins en 1961. Acteur, il a joué au cinéma notamment avec Jean-Pierre Mocky, Heni Decoin ou Claude Chabrol dans Les Godelureaux (1961). Passionné par les arts du spectacle, en particulier par la danse, il a débuté dans la réalisation par un court métrage d’après Franz Kafka, Fratricide (1967). André Michelin, son producteur, lui a proposé de faire L’Écume des jours.
A.T.
Charles Belmont : Nous en parlions depuis longtemps, il avait acheté les droits du livre ; lorsqu’il m’a demandé de tourner le film, j’ai commencé par hurler, et j’ai attendu 3 mois, 4 mois avant de donner ma réponse. Puis je m’y suis attaqué. Nous avons travaillé à trois avec Philippe Dumarcet et Pierre Pellegri. Le film va être distribué par la chaîne UGC dans le circuit normal.
Jeune Cinéma : Le film dénote une maîtrise extrême. Avez-vous eu de gros moyens ?
C.B. : Un film, c’est une chose sérieuse, enfin c’est un travail. Je savais de quel budget je disposais, comment je pouvais faire les choses. J’ai tenu mes promesses, comme lui a tenu les siennes. Je n’ai pas eu d’énormes moyens et je savais qu’on n’aurait pas de studio. À partir de là, on ne se limite pas, mais on cherche des équivalences, et tout a été tourné en décors naturels. La maison, c’était un appartement à Neuilly, on avait loué un hôtel particulier et on a pu abattre les murs parce que l’immeuble devait être démoli deux mois plus tard. Ce qui fait que nous avons eu toute latitude pour travailler, c’était merveilleux.
J.C. : Le travail sur la couleur est assez extraordinaire.
C.B. : Boris Vian parle énormément des couleurs. Rappelez-vous. Quand on s’attaque à un film en couleur il faut s’en servir, ne pas prendre n’importe quoi. Il y avait au départ un parti pris de ton ocre, jaune et marron. J’ai fait des repérages séquence par séquence. Trois mois de travail pour les trouver. À partir de là, on a travaillé sur les décors. Il fallait que chaque couleur ait sa signification. Le travail d’approche a été très long, nous avons travaillé ensemble, Jacques Refui et moi. C’était aussi son premier long métrage.
J.C. : Qu’avez-vous aimé dans l’œuvre de Boris Vian ?
C.B. : Les personnages, les relations entre les personnages. Ils sont tous un peu de la même famille. Chloé, c’est le pivot, toutes les situations s’organisent autour d’elle. Mais Alize pourrait aimer Colin, elle est la nièce de Nicolas. Nicolas c’est un peu le père. Isis et lui sont les parents ; car aucun des personnages n’a de vrais parents, c’est très important.
J.C. : Votre film ne cherche pas à recréer l’atmosphère de 1945. Vous avez cependant gardé la mise en boîte de Jean-Paul Sartre.
C.B. : Bien sûr. Ce roman date d’il y a 22 ans. Je crois que beaucoup de gens ont commis l’erreur de considérer Boris Vian comme l’égérie de Saint-Germain-des-Prés. Boris Vian, c’est autre chose, un monsieur qui a une grande tendresse, et son univers n’a rien à faire avec la légende de Saint-Germain-des-Prés. Jean-Paul Sartre, ou plutôt Partre, j’aurais pu le remplacer par une idole de la chanson, ou quelqu’un d’autre. L’essentiel était de montrer un personnage, Chick, qui veut endosser une espèce de paternité. Il cherche un père, mais bêtement, et n’endosse que la défroque d’un autre.
J.C. : Au fond, c’est une histoire très simple que vous racontez ?
C.B. : Je suis heureux que vous me disiez cela. Vous savez, c’est ce qui arrive à beaucoup de gens. On reste chez soi, on est heureux et puis on est obligé de sortir, de montrer son nez, les gens ne sont pas tendres. Mes personnages sont bons, incapables de faire du mal, mais il leur faut sortir : Colin doit gagner de l’argent, Chick cherche des livres, Alize voudrait être épousée. La cruauté est montrée par petites touches, par une succession de choses.
J.C. : Mais Colin ne se suicide pas ?
C.B. : J’espère que non. Au fond il a vécu une belle histoire, il a été amoureux. Il s’ennuyait à faire la cuisine, à bricoler son pianoctail. Il rencontre une femme, qui devient quelque chose de surnaturel. Les nénuphars de Chloé, c’est l’équivalent du pianoctail. À la fin, quand il l’emmène dans le corbillard, il quitte tout, Isis et Nicolas, il s’est détaché, c’est son plus bel acte d’amour.
Propos recueillis par Andrée Tournés
Jeune Cinéma n°30, avril 1968
* Cf. aussi "L’Écume des jours", Jeune Cinéma n°30, avril 1968.
L’Écume des jours. Réal : Charles Belmont ; sc : C.B., Philippe Dumarçay &t Pierre Pelegri d’après L’Écume des jours de Boris Vian (1947) ; ph : Jean-Jacques Rochut ; mont : Jean Hamond ; mu : André Hodeir ; déc : Agostino Pace ; cost : Christiane Bailly. Int : Jacques Perrin, Annie Buron, Sami Frey, Marie-France Pisier, Bernard Fresson, Alexandra Stewart, Sacha Pitoëff, Ursula Vian-Kübler, Claude Piéplu. Et la voix de Delphine Seyrig (France 1968, 110 mn).