par Hugo Dervisoglou
Jeune Cinéma en ligne directe
Sélection officielle En compétition de la Berlinals 2025
Grand prix du Jury
Sortie le mercredi 11 février 2026
En Amazonie, dans un Brésil dystopique, on envoie les personnes âgées "pour leur bien", et surtout pour stimuler l’économie, dans de lointaines colonies. Tereza, qui a atteint l’âge, s’y refuse avant d’avoir réalisé un dernier désir : voler. Elle part donc, en remontant l’Amazone, à la recherche d’un pilote pour accomplir ce rêve. Structuré par les rencontres faites au cours du périple et qui s’apparentent à une succession de pauses dans le récit, Les Voyages de Tereza est un film de science-fiction minimaliste : très peu présents, les éléments dystopiques qui se manifestent le sont surtout au travers des dialogues. Mais ils demeurent percutants et leurs distillations parcimonieuses au sein de la trame rendent l’histoire crédible, sans jamais paraître superficielle. Ainsi, l’œuvre voit son caractère hypnotique, par instant hallucinatoire, renforcé, car justifié par ce recours à la SF.
Filmée en décors naturels, dans de somptueux cadres aux formats quatre tiers qui laissent une place importante aux visages et à la Nature, la beauté de l’environnement offre au film un contraste violent, car combinée à l’emprise psychologique qu’exerce un état que l’on devine totalitaire et à la pauvreté dans laquelle se trouve une population vivant ce contexte dans une passivité béate. Qui plus est, la taille de ces cadres tend à oppresser, du fait du cloisonnement permanent qu’ils provoquent, ce qui permet de représenter subtilement la constance de la domination que subissent les personnages. Aucun d’eux, à commencer par celui interprété par Denise Weinberg, héroïne sympathique bien que peu souriante, n’est clairement bon ou mauvais. Tous sont ambigus dans la mesure où ils acceptent la situation et obéissent passivement aux lois de l’État.
Ce qui au fond est aussi le cas de Tereza elle-même, qui ne se met pas en route par rébellion, mais pour digérer plus aisément un destin accepté depuis longtemps, et qui ne sera vraiment remis en cause que très progressivement au cours de ce voyage. Cette nature ambivalente des personnages contribue ainsi à provoquer suspense et surprise dans la mesure où, à l’image de l’héroïne, le public est face à une énigme constante : celui du fond des hommes. Comme il est impossible de savoir qui est bon ou mauvais, on ne peut savoir qui peut trahir ou rester fidèle. Et parce que cette situation s’accroît à mesure que l’objectif de Tereza se transforme pour devenir la recherche de la liberté et non plus le retardement d’une peine immuable, le film maintient une teneur sombre, de bout en bout tendue. Et cela malgré sa forte luminosité et les couleurs vives employées pour dépeindre les étapes du voyage.
Outre le questionnement sur son rapport à la vieillesse, l’œuvre incite donc à penser les mécanismes qui amènent à accepter l’inacceptable. Mais Gabriel Mascaro n’est pas qu’un lanceur d’alerte et, en y réfléchissant, il propose, avec son voyage initiatique, une solution, la mise en mouvement, à ce mal pire que la misère qui ronge nos sociétés, l’indifférence et la recherche permanente du confort. Une mise en mouvement qui amène de nouveau le hasard dans la vie réglée, immobile, des individus et qui réenchante ainsi une existence qui peut continuer malgré tout, grand âge inclus. Ajoutez un rythme lent, mais jamais ennuyeux, l’approfondissement des personnages durant les pauses du récit, et l’on obtient une œuvre aussi poétique qu’humaine. Une œuvre où la jungle amazonienne, loin d’être l’enfer vert où viennent se perdre les rêves de vieux fous, peut justement provoquer le fantasme et permettre au voyageur de se libérer.
Hugo Dervisoglou
Jeune Cinéma en ligne directe
Les Voyages de Tereza (O ultimo azul). Réal : Gabriel Mascaro ; sc : G.M., Tiberio Azul, Murilo Hauser & Heitor Lorega ; ph : Guillermo Garza ; mont : Omar Guzman & Sebastian Sepulveda ; mu : Merno Guerra ; cost : Gabriella Marra. Int : Denise Weinberg, Rodrigo Santoro, Miriam Socarras, Adanilo, Rosa Malagueta, Clarissa Pinheiro, Dimas Mendonça, Daniel Ferrat, Heitor Lóris (Brésil-Mexique-Chili-Pays-Bas, 2025, 85 mn).