Les Filles est le premier long métrage de la cinéaste sri-lankaise Sumitra Peries (1935-2023), et le premier film tourné par une femme dans cette ancienne colonie britannique devenue indépendante en 1948. Issue d’une famille bourgeoise, politiquement engagée, Sumitra Peries décida de se rendre en Europe pour y apprendre le cinéma. Elle se familiarisa avec le 7e Art à la London Film School, puis revint dans son pays natal, où elle collabora avec celui qui allait devenir son époux, Lester James Peries, comme monteuse, puis comme assistante sur le film Le Message (1960).
Les Filles est l’adaptation d’un roman populaire du journaliste et scénariste Karunasena Jayalath. Dans le Sri Lanka rural contemporain, des changements se font jour : l’enseignement est mixte et des bourses sont accordées aux jeunes filles désireuses d’accéder à l’université. C’est le cas de l’héroïne, Kusum, qui vient de franchir une première étape et est envoyée dans un internat. Pour la jeune fille pauvre qu’elle est, c’est moins la possibilité d’une ascension sociale que la chance de venir en aide à sa famille. Son père étant malade, sa mère, qui vend des fruits et légumes, gère la maisonnée. Tout autres sont les choix de sa sœur cadette, Soma, qui dit se moquer des convenances comme de la frugalité ; elle rêve d’un titre de reine de beauté et plus tard, qui sait ?, d’une carrière au cinéma. Quand elle remporte un prix au concours local, même sa mère, d’ordinaire sceptique, commence à imaginer l’afflux de roupies. On compte sur les filles pour l’avenir de la famille.
Lorsqu’elle est en vacances, Kusum, la plus sage, va rendre visite à une tante qui n’a que des garçons et qu’elle aide. Il n’est pas précisé si elle est rémunérée ou non. Elle contribue aux travaux après la réfection de la maison, coud les rideaux à la demande, joue les Cendrillon lors des fêtes familiales. Jusqu’à ce qu’apparaisse Nimal, qu’elle considère comme son cousin. Il est un peu plus âgé qu’elle. Il lui fait une déclaration d’amour et une demande en mariage. "Ne pensons pas aux choses impossibles", dit Kusum qui sait que l’éligibilité d’une jeune fille ne dépend pas de l’amour, mais du nombre d’acres d’hévéas qu’elle apporte dans sa dot. Nimal, au contraire, défend les droits du cœur comme ceux de l’individu dans la modernité. Kusum, qui l’aime depuis l’enfance, hésite au point de se laisser convaincre. Et d’imaginer un mariage dont les plans, présentés comme réalisés, sont parmi les plus beaux du film.
Les deux sœurs, si différentes soient-elles, vont voir leurs rêves brisés. La chute est dure pour Soma, dupée par un metteur en scène qui se joue d’elle et la déshonore aux yeux du village. Quand la tante apprend le début d’idylle entre son fils et celle qu’elle considérait comme sa protégée, elle lui consigne sa porte. À l’internat, où Nimal est devenu enseignant, Kusum essuie des humiliations de la part de camarades plus fortunées. Occupée comme elle l’est par les soins à apporter à son père et ceux qu’elle doit prodiguer au bébé de Soma, elle ne peut se concentrer sur son travail scolaire et échoue à l’examen d’entrée à l’université.
Sumitra Peries explore un univers exclusivement féminin. Même si les instances de l’autorité restent masculines - le défilé militaire du début, le temple bouddhiste, les institutions scolaires et universitaires et même le jury du concours de beauté -, le microcosme familial est dominé par des femmes, dures à la tâche, inflexibles. Dans les deux familles, les hommes sont pratiquement absents (le père n’apparaît pas chez la tante). Nimal, qui proclame haut et fort ses vœux pour l’avènement de nouvelles valeurs, ne sait pas défendre son bonheur devant sa mère et reproche à Kusum "de lui avoir tout raconté".
Ce constat a sans doute contribué à l’énorme succès du film lors de sa sortie. Pour la première fois, un film parlait des femmes réelles et non de leur vie romancée. L’écran révélait une situation que tous connaissaient sans s’en émouvoir. Et l’auteure était une femme. Le message passe mezzo voce, il est chanté, les paroles de la bande musicale, signée Nima Mendis, annonçant dès le générique du début le destin des adolescentes. Le drame est simplement montré, sans volonté de convaincre. Toute velléité de verser dans le mélodrame est écartée par la douceur du récit et le stoïcisme des personnages. Les qualités esthétiques du film, son rythme lent, glissant d’un épisode à l’autre au gré de fréquentes ellipses, la splendeur du noir & blanc, l’inventivité de la caméra qui suit les amoureux dans une nature luxuriante, intercale des images fixes ou des séquences de stop motion, visualise les protagonistes dans l’encadrement d’une porte ou d’une fenêtre.
Tous les comédiens sont excellents, la palme revenant à la jeune Vasanthi Chaturani, alors âgée de 16 ans, que Sumitra Peries découvrit dans une école religieuse. Subtile, réservée, celle-ci laisse seulement transparaître ses émotions. Qu’elle soit photographiée en plan serré, ou que, avec une aura de mystère, elle s’approche ou s’éloigne de l’objectif, elle est d’une grâce admirable.
Nicole Gabriel
Jeune Cinéma n°441-442, mars 2026
Les Filles (Gehenu Lamai). Réal, sc, mont : Sumitra Peries ; ph : M.S. Ananda ; mu : Nimal Mendis. Int : Vasanthi Chaturani, Ajith Jinadasa, Jenita Samaraweera, Shyama Ananda, Trilicia Gunawardena, Chitra Wakishta, Joe Abeywickrema (Sri Lanka, 1978, 110 mn).