Au Népal, à la veille d’un départ de huit ans pour le Japon, Jamuna et l’une de ses trois sœurs retournent auprès de leur famille, dans leur village des sommets, pour une ultime cueillette de "yarsagumba", un être vivant, mi-champignon, mi-animal. Le premier parti pris de Alexander Murphy consiste à créer, via ses choix plastiques et scénaristiques, un entre-deux esthétique. Son film prend tout à la fois la forme du documentaire (ce qu’il est), étudiant rationnellement le statut des femmes dans un système patriarcal à la vie paysanne appauvrie, que celle d’une fiction lyrique, assumant une picturalité symbolique et métaphorique utile, notamment, à générer un parallèle entre montagnes et personnages.
Ainsi, il y a une intéressante dissociation entre l’évolution des sociétés, des cultures, des relations familiales, et l’aspect statique des cimes : le temps passe pour les hommes, pas pour ces monts inamovibles. Ce qui permet de représenter la vulnérabilité humaine avec finesse et précision. Ainsi, le public esil immergé dans un univers tout à la fois beau et grandiose, fragile et frêle, crédible et artificiel. L’ensemble prend d’autant plus de force que l’auteur sait jouer de ses avant ou arrière-plans, tantôt pour représenter la petitesse des hommes au sein de monts grandioses, tantôt la force de leurs émotions avec gros plans ou plans rapprochés. Ces cadres mettent les visages filmés en avant telles les montagnes alentour. Le dialogue poétique ainsi généré, qui rend hommage et magnifie autant les individus que la culture observés, est renforcé de deux façons. D’une part, au travers de la durée des plans, qui laissent la place au temps si particulier des sommets de se manifester, d’autre part via le montage.
Structurellement parlant, le film se répartit ainsi en trois segments pour trois villes qui se succèdent, à des altitudes toujours plus élevées, et qui sont trois étapes nécessaires à la chasse à l’insecte valant plus que l’or. Le passage d’une ville à l’autre génère un changement subtil d’ambiance, mais surtout, ce principe de palier mécanique donne l’impression que les personnages sont pris dans un engrenage contre lequel ils ne peuvent lutter. Très immersif, ce mouvement d’une ville à l’autre et des environnements qui les entourent est souligné par le très beau travail sonore du film. Pas de musique, mais des sons d’ambiances rigoureux, utiles autant à signifier les ruptures entre les biomes qu’à amplifier l’espace disponible pour un silence allant lui aussi en augmentant avec l’altitude. Un silence propre à exalter l’émotion à mesure que l’intrigue se développe. C’est la montée vers un environnement toujours plus épuré, vers le ciel toujours plus haut, qui permet aux hommes de s’élever et de révéler le fond de leur âme.
Le travail des couleurs accentue le mouvement global du film : la lumière d’altitude va en s’accentuant à mesure de l’ascension et donne une forte énergie à des couleurs froides, tout en véhiculant la rudesse du climat que doit affronter la population. Rudesse qui n’est rien, eu égard aux problèmes sociaux évoqués par touches, jamais trop frontalement. De sorte qu’ils ne prennent jamais la place des personnages d’un film qui demeure à échelle humaine. Le tout sans jamais s’apitoyer sur leur sort ni sur ce qu’ils ont vécu : ils veulent aller de l’avant, point. Ajoutons que les problèmes auxquels ils font face sont universels, de sorte qu’un lien empathique est naturellement créé entre les membres de la famille et le public, quel qu’il soit. Évoquant l’univers de Naomi Kawase, mais en plus direct et moins doucereux, plus vibrant, Au-delà de Katmandou est un beau documentaire, à la fois lyrique et classique, qui donne à voir un ailleurs tout en montrant surtout ce qui nous rapproche.
Hugo Dervisoglou
Jeune Cinéma en ligne directe
Au-delà de Katmandou. (Goodbye Sisters) Réal, sc : Alexander Murphy ; sc : Jean-Baptiste Pilard ; ph : Vadim Alsayed ; mont : Manon Falise ; mu : Maxence Dussère (France, 2025, 89 mn). Documentaire.