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Marty Supreme (2025)
de Josh Safdie
publié le vendredi 20 février 2026

par Francis Guermann
Jeune Cinéma n°441-442, mars 2026

Sélection officielle du Festival du film de New York 2025

Sortie le mercredi 18 février 2026


 


Marty Mauser (Timothée Chalamet) ne paie pas de mine : maigrichon, affublé d’affreuses lunettes de myope, le visage légèrement grêlé, il vend des chaussures dans la boutique new-yorkaise de son oncle Murray. Mais il possède une audace démesurée, ainsi qu’une vitalité hors du commun et un don particulier pour un sport quasiment inconnu et méprisé aux États-Unis dans ces années cinquante : le tennis de table. C’est sa seule passion et son unique obsession : devenir un champion reconnu au niveau mondial.


 


 


 

Pour cela, ce petit Juif pauvre du Lower East Side est prêt à tout : abandonner sa petite amie Rachel (Odessa A’zion), rompre les relations familiales accaparantes, se compromettre avec les voyous et la pègre locale, accepter les humiliations. Il veut se faire connaître en participant et en s’imposant à l’Open d’Angleterre. Avec les sept cents dollars qu’il soustrait à son oncle, son rêve commence à s’accomplir.


 


 


 

À Londres, il atteint la finale, mais il est battu par un joueur japonais sourd, encore inconnu en Occident, qui est une star dans son pays. Marty, au culot, séduit Kay (Gwyneth Paltrow) ancienne actrice, épouse du richissime Milton Rockwell (Kevin O’Leary). Ce sera pour lui le moyen d’atteindre les championnats du monde qui doivent avoir lieu à Tokyo, au prix d’un bluff et d’un abaissement total. Le rêve américain des années d’après-guerre prend un goût aigre dans ce film. Le cynisme des personnages l’emporte sur leurs aspirations, le fric l’emporte sur la performance et la gloire, la concupiscence sur l’empathie.


 


 


 

Et même si, au fond, Marty l’anti-héros est mû par des élans impérieux, dans sa quête disproportionnée et finalement enfantine, on ne sait plus trop comment s’identifier à lui (même dans la conclusion, dernière scène du film en forme de retour à des émotions humaines lorsque Marty rencontre pour la première fois le bébé qu’il a eu avec Rachel). Les spectateurs passent par des états contradictoires, dans un film de deux heures trente filant à grande vitesse, bourré de références historiques - New York, les Juifs d’Amérique après-guerre, les Japonais sous domination américaine et leurs aspirations à une fierté retrouvée, les prédateurs dans le capitalisme américain -, et de clins d’œil au cinéma de genre - les Marx Brothers pour l’humour absurde, la vivacité cartoonesque, les polars américains, l’aspect incisif du Nouvel Hollywood et des films de Martin Scorsese.


 


 


 

Tout cela à la fois dans un film hors-sol, qui reconstitue fidèlement les années cinquante, mais quitte Terre pour les spectateurs d’aujourd’hui, adeptes du scrolling. Cinéma de l’instant et de la rapidité, précis, crédible et plein d’ellipses, il ne garde que l’acmé des scènes, les transitions semblant inutiles car déjà vues et assimilées dans le grand imagier de notre mémoire commune. Si Marty Supreme est un film de reconstitution, inspiré librement de l’histoire du pongiste Marty Reisman (1930-2012), il parle plus de notre époque que des années cinquante, et cela semble une tendance du cinéma américain actuel de situer les actions dans un passé plus ou moins lointain, comme si le présent devenait illisible. Pour preuve, ces autres films également en lice aux Oscars en 2026 : Une bataille après l’autre de Paul Thomas Anderson, Hamnet de Chloé Zao ou Sinners de Ryan Coogler.


 


 


 

Il transpire du film de Josh Safdie, qui repose sur la performance exacerbée d’un très bon Timothée Chalamet, une volonté éperdue d’attirer un nouveau public, plus jeune, on ne s’en plaindra pas. C’est aussi une affaire de méthode, et la marque du coscénariste et monteur du film Ronald Bronstein, habitué des films des frères Safdie (avant que chacun ne se lance seul dans la réalisation). Celui-ci propose une structure efficace et solide, tout en focalisant sur des détails, comme le chien d’un mafioso (Abel Ferrara) qui va prendre un rôle démesuré, une baignoire qui traverse le plancher et se retrouve à l’étage inférieur, la fuite burlesque de Marty échappant à la police. Le spectateur surfant sur l’instant n’a pas le temps de souffler avant d’être emmené ailleurs, le tout encore accentué par une bande-son saturée de musiques osant les collisions et les anachronies (rock des années 80, Peter Gabriel ou le groupe Tears for Fears). Ce film habile, séduisant à plus d’un titre, préfigure-t-il l’avenir du cinéma outre-Atlantique ? Il propose en tout cas une vraie originalité, une fusion des genres au cinéma, une densité, une énergie au service de héros ordinaires dans un monde cynique, de vraies et originales incarnations.

Francis Guermann
Jeune Cinéma n°441-442, mars 2026


Marty Supreme. Réal : Josh Safdie ; sc : J.S. & Ronald Bronstein ; ph : Darius Khondji ; mont : J.S. & Ronald Bronstein ; mu : Daniel Lopatin ; déc : Jack Fisk ; cost : Miyako Bellizzi. Int : Timothée Chalamet, Gwyneth Paltrow, Odessa A’Zion, Kevin O’Leary, Tyler Okonma, Abel Ferrara, Fran Drescher (USA, 2025, 150 mn).



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