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Énigme de Kaspar Hauser (l’) (1974)
de Werner Herzog
publié le mercredi 25 février 2026

par Jean Delmas
Jeune Cinéma n°88, juillet-août 1975

Sélection officielle En compétition du Festival de Cannes 1975
Grand Prix du Jury

Sorties les mercredis 29 octobre 1975 et 25 février 2026


 


L’énigme de Kaspar Hauser a alimenté depuis un siècle et demi toute une littérature historico-romanesque. C’est celle d’un garçon séquestré toute sa jeunesse, ignorant son identité, ramené en 1828 à une vie normale (ou plus normale) dans la société, et un beau jour assassiné par on ne sait qui dans des conditions restées aussi mystérieuses que son origine. En fait ce n’est pas l’énigme de Kaspar Hauser qui intéresse Werner Herzog et, aussi bien, le titre prévu pour la distribution en France est venu en surcharge, le vrai titre était "Chacun pour soi et Dieu contre tous".


 


 

Comme dans Aguirre (1), où il travaillait même sur une chronique du 16e siècle entièrement imaginaire (quoiqu’assez convaincante), l’histoire n’est pour lui qu’un prétexte ou une stimulation pour une réflexion sur la condition humaine à ses frontières extrêmes. Ce qui l’intéresse c’est sans doute ce point de départ : un homme à l’état nu, sans les empreintes et les défenses que l’éducation nous donne depuis l’enfance, se trouve brusquement jeté dans la société des gens dits normaux, une société qui n’est pas la nôtre, mais n’en est pas si loin. Au premier regard, rien ne justifierait le titre amèrement pessimiste : "Chacun pour soi et Dieu contre tous". Kaspar Hauser certes, aussitôt après qu’il a surgi dans la ville, est d’abord enfermé dans une grosse tour, puis exhibé comme phénomène forain pour permettre à la municipalité de rentrer dans les frais de son entretien.


 


 

Mais très tôt il est accueilli avec une bonté familière par une famille populaire. Puis il est pris en charge et entouré de soin par un très brave homme de bourgeois philanthrope, Daumer, qui assure son éducation sans exercer une excessive contrainte. Celui qui apparaissait d’abord comme un monstre paraît devenir notre semblable. Il joue du piano. Il étudie avec acharnement. Il a sa logique propre, quelquefois étrange, mais capable de mettre en déroute aussi bien les prêtres qui voudraient savoir "si dans la tour il avait une idée naturelle de Dieu", que les professeurs logiciens qui estiment que "la compréhension importe peu et que la déduction est l’essentiel".


 


 

On pourrait un instant croire, dans une optique de "philosophie des lumières" qu’il y a dans le cas de Kaspar Hauser une victoire de la philanthropie et une preuve de la perfectibilité de l’homme. Or tout au contraire Kaspar Hauser apparaît comme inassimilable, le contact de la civilisation avec cet être qui, à l’état natif, doit l’affronter conduit à une terrible souffrance, "une souffrance à l’état pur". "Les hommes sont pour moi comme des loups", dit à un moment Kaspar. L’apparente ascension est en fait "une passion".


 


 

Ceci explose dans l’irrépressible refus de Kaspar à la vie que lui propose un Lord mondain, futile et snob qui a pensé le prendre sous son aile protectrice. À la manière dont Werner Herzog traite cette scène, il est évident qu’il est du côté de l’homme nu, contre une civilisation dévoyée et tordue. Après la mort de Kaspar, les experts qui font le procès verbal d’autopsie se délectent à signaler dans ses organes des difformités, mais en regardant les experts, on s’aperçoit qu’eux sont effectivement difformes.


 


 

L’exploit de Werner Herzog, auquel le film doit beaucoup de force, est d’avoir incarné Kaspar Hauser dans ce Bruno S. que lui avait révélé un jour un autre film, Bruno le noir de Lutz Eisholz (1), Bruno S. c’est-à-dire non pas un acteur, mais un autre personnage à identifier avec le personnage de Kaspar : un homme mal traité aussi par la vie, par des années de maison de redressement, de prison, de solitude depuis l’enfance, et qui sous des apparences proches du clochard conserve une personnalité sauvage, incompressible et inassimilable par la société.


 


 

Après le film, on ne peut plus imaginer Kaspar sous d’autres traits que ceux de Bruno, mais c’est parce que Werner Herzog a gagné sa difficile partie. Et la partie était loin d’être gagnée d’avance. Dans Bruno le noir, Bruno S. était lui-même, se racontait lui-même. Dans ce film-ci, il doit être Kaspar Hauser : il faut qu’il se plie - en interprète - à des situations qui ne sont pas les siennes, qu’il parle même une langue qui n’est pas la sienne (l’allemand classique au lieu du dialecte berlinois).
L’identification des deux personnages n’est pas a priori évidente. Kaspar sort d’un néant social et Bruno d’une pression destructrice de la société. Or le miracle s’est produit, l’identification s’est faite. Le regard de Bruno - ce regard de refus, ce regard ailleurs -, les gestes de Bruno - ces gestes non modelés par la société - expriment jusqu’au paroxysme Kaspar Hauser et ce que Werner Herzog voulait dire à travers lui : une immense soiitude, une souffrance à l’état pur, une clôture sans fissure à la société.


 


 

Il y a eu dans le choix de Bruno S. un défi analogue à celui qui avait conduit à tourner Aguirre en pleine forêt vierge et dans des conditions de dénuement qui créaient aussi une forme d’identification avec les personnages. Ce doit être une manière quasi unique dans l’histoire du cinéma de concevoir comme une expérience vécue le rapport des personnages, des interprètes et de l’auteur.

Jean Delmas
Jeune Cinéma n°88, juillet-août 1975

* Cf. aussi "Entretien avec Werner Herzog", Jeune Cinéma n°88, juillet-août 1975.

1. "Aguirre, la colère de Dieu", Jeune Cinéma n°72, été 1973.

2. Bruno le noir (Bruno der Schwarze. Es blies ein Jäger wohl in sein Horn de Lutz Eisholz (1970), Jeune Cinéma n°67, décembre 1972, spécial Cinéma allemand. Ce film de fin d’études à l’Académie allemande de cinéma et de télévision de Berlin retrace le parcours de Bruno Schleinstein (1932-2010) dit Bruno S., un chanteur de ballades de rue berlinois, né hors mariage en 1932. Rejeté par sa mère, il est placé dans divers orphelinats et institutions dès son plus jeune âge. Son enfance, sous le régime nazi, est marquée par des méthodes disciplinaires brutales et la déportation d’enfants vers les camps de concentration. Tous les personnages jouent leur propre rôle. Le film s’apparente au cinéma direct.


L’Énigme de Kaspar Hauser (Jeder für sich und Gott gegen alle). Réal, sc : Werner Herzog ; ph : W.H. & Jörg Schmidt-Reitwein ; mont : Beate Mainka-Jellinghaus ; déc : Henning von Gierke ; cost : Ann Poppel & Gisela Storch. Int : Bruno S. alias Bruno Schleinstein, Walter Ladengast, Brigitte Mira, Willy Semmelrogge, Michael Kroecher, Hans Musäus, Henry van Lyck, Gloria Doer, Volker Prechtel, Herbert Achternbusch (Allemagne, 1974, 110 mn).



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