En 2019, dans les Cahiers du cinéma, Jean-Luc Godard, citant Jean-Paul Sartre à propos d’un peintre ("Hélas l’indignation ne va pas au bout de son pinceau"), déclarait : "Cela correspond pour moi au peu de bien que je pense depuis longtemps des films dits militants. Pour les trois quarts, l’indignation ne va pas au bout du pinceau". C’est la question que nous pouvons nous poser au sujet de nombre de films, documentaires ou fictions, qui exposent et dénoncent des situations, fussent-elles très légitimes et d’une grande actualité. En d’autres termes, où placer l’art du cinéma ? Le documentaire était pourtant né sous des étoiles plutôt créatives - Dziga Vertov (1896-1954), Robert Flaherty (1884-1951), ou plus tard Joris Ivens (1898-1989), Johan Van der Keuken (1938-2001) ou Peter Nestler, né en 1937). Aller aujourd’hui au cinéma pour voir un documentaire "militant" s’apparente trop souvent à partager une indignation sans s’intéresser à la valeur d’un film, celui-ci se bornant, malgré son habillage artistique, à devenir un prétexte pour un débat associatif.
Nous assistons depuis quelques années à une production soutenue de films, fictions ou documentaires, ayant pour sujet les migrations en Europe. Avec bonheur pour certaines fictions documentées - Moi, capitaine de Matteo Garrone (2023), Histoire de Souleymane de Boris Lojkine (2024), ou Promis le ciel de Erige Sehiri (2025) - (1), moins pour des documentaires qui s’apparentent souvent à des enquêtes, s’allongeant pour leur passage du petit au grand écran.
Ceci étant (nécessairement) dit au préalable, arrêtons-nous sur ce film documentaire, Welcome to Europe, qui ne revendique pas une recherche artistique particulière, ni ne sort de la "monoforme" décrite par Peter Watkins. Il garde une structure plus habituelle à la télévision qu’au cinéma, mais il aborde avec intelligence et de manière complète un sujet d’une actualité brûlante et qui va probablement devenir l’un des principaux enjeux de nos choix démocratiques à venir.
À partir de l’histoire familiale du coréalisateur Cyril Montana, lui-même issu de l’immigration - son grand-père est arrivé en France à la fin de la guerre d’Espagne, en 1939 -, enquête sur la situation actuelle des personnes en migration : comment sont-elles accueillies aujourd’hui en France, et plus largement en Europe ? De Paris à Lesbos en Grèce, en passant par Calais, Vintimille en Italie, la vallée de la Roya en France, Briançon, Lampedusa, la Méditerranée, le film retrace en sens inverse les parcours douloureux de ces migrants actuels, au plus près de leurs témoignages et de ceux des personnes aidantes, bénévoles associatives, membres d’ONG, le tout éclairé par les propos de témoins, de politiques ou d’intellectuels comme Jacques Toubon, Benoît Hamon, Damien Carême ou François Gemmene. Les drames vécus ressurgissent lorsque ces personnes en migration sortent de l’anonymat et de l’invisibilité dans lesquels des politiques européennes les maintiennent. Car c’est un véritable désastre auquel ils sont soumis.
Benoît Hamon relève très justement que, lorsqu’on parle de l’immigration en Europe, c’est en termes guerriers (front migratoire, offensive), ou de catastrophes (submersion). Pour désigner des ennemis, il faut d’abord les déshumaniser. Cela prépare les violences administratives et policières. Cela montre à la fois une régression intellectuelle et révèle un déclin : "Ce que l’Europe fait aujourd’hui sur les migrations est la marque de son déclin".
François Gemmene pointe l’aspect psychologique de ces politiques : "On est convaincu que si on accueille bien, tout le monde va venir, donc on accueille le plus mal possible pour décourager les gens". L’absurdité de la situation tient aussi au fait que toutes les tentatives pour sécuriser les frontières extérieures de l’Europe, si elles sont surtout un signal rassurant pour ceux qui sont à l’intérieur, du "bon côté", se soldent par des échecs et, au contraire, encouragent les passeurs et les trafiquants. Ce sont eux qui, finalement, décident de nos politiques d’immigration. Il ajoute : "Si nous voulons raisonner de façon rationnelle et pragmatique, nous aurions intérêt à l’ouverture des frontières". Un véritable projet manque, aussi bien en France qu’au niveau de l’Union européenne.
Le député européen Damien Carême remarque justement que sur les cent millions de personnes déplacées dans le monde, 87 % le sont dans un pays voisin du leur et que l’Europe reçoit 330 000 personnes, ce qui est largement dans ses moyens pour les accueillir. Un autre aspect de l’accueil, plus pragmatique et plus direct, est illustré par l’action de Cédric Herrou et ses amis paysans de la vallée de la Roya qui ont fait face pendant quatre ans à un procès pour avoir simplement aidé, nourri et hébergé des migrants. Finalement acquitté de ce délit d’aide à des personnes en situation irrégulière, Cédric Herrou fait remarquer que "sans idéologie, l’intégration se base sur l’accueil. Si tu n’as pas envie que quelqu’un parte dans la délinquance, dans la drogue ou dans l’alcool, et bien tu l’accueilles". Et il ajoute : "On est en train de rendre les gens fous". L’instabilité, la précarité, l’absence de possibilités, aboutissent à une dégradation psychologique de nombre de ces personnes. Et Cédric Montana déclare refuser d’être dans le camp de l’inhumanité.
Tout en prenant partie, le film propose un regard englobant sur la situation des personnes en situation de migration en Europe et en pointe les véritables problèmes. Dans ce voyage à travers les endroits les plus représentatifs des parcours qu’ils empruntent, nul ne peut rester indifférent.
Francis Guermann
Jeune Cinéma n°441-442, mars 2026
1. "Moi, Captaine", Jeune Cinéma en ligne directe ; "L’Histoire de Souleymane", Jeune Cinéma n°430, été 2024.
Welcome to Europe. Réal : Thomas Bornot & Cyril Montana ; ph : Benjamin Geminel, Ameyes Aït Oufella, Thomas Bornot, Arthur Bornot, Arthur Frainet ; mont : Ameyes Aït Oufella ; mu : Baptiste Veilha (France, 2025, 120 mn). Documentaire.