par Hugo Dervisoglou
Jeune Cinéma en ligne directe
Sélection officielle Forum de la Berlinale 1999
Sortie le mercredi 4 mars 2026
Film de 1998, The Cruise, est le portrait de Timothy "speed" Levitch, un New-Yorkais jusqu’à l’os, dont le métier consiste à justement présenter New York aux touristes durant une croisière en bus.
Choisissant de placer son personnage dans tous les plans de son film, Bennett Miller a l’intelligence de n’opter pour aucune musique, aucun élément de contextualisation, et emplit les oreilles de son public de la logorrhée inarrêtable de "speed" Levitch. Une faconde qui se mêle aux sons de la ville, devenant par là même une partie du flux sonore de la cité qui ne dort jamais, et qui mélange vérités historiques, histoires, citations, points de vues ou philosophie personnelle, le verbiage étant prononcé, dans le même temps, sur un ton franc et spontané, similaire à ce que l’on peut entendre dans un stand up.
L’ensemble génère une forte ironie qui nimbe tout le film de son éclat et rend son personnage principal aussi attachant qu’irritant. Qui plus est, l’exotisme du bonhomme est accentué par le fait qu’il est tout à la fois hirsute et dandy (c’est un coquet aux vêtements déchirés), et par le fait que son passé ne soit que peu explicite ou développé. Il est ainsi exhibé à l’œil tel qu’elle, dans une forme de gratuité tout ethnographique.
De plus, et parce que le réalisateur a régulièrement recours à des focales courtes placées à la bonne distance de son héros verbigérateur, c’est tout un ensemble de fragments de la ville qui viennent se superposer au personnage avec régularité, en arrière-plan. De sorte qu’au travers du portrait d’un original qui évoque bien évidemment une figure Woody-allenienne, c’est le croquis de la seule ville au monde pouvant créer un tel énergumène qui est esquissé.
En tout cas, le film représente une certaine image que l’on peut avoir de cette ville : multiple, mouvante, en constante croissance, chaotique et paradoxale. Ainsi, New York, au travers de la langue d’un individu mi-génial mi-dingue en charge de la décrire, prend parole au travers lui et devient à la fois attirante et répulsive, belle et laide, profonde et superficielle. Cette nature binaire qui caractérise ici l’agglomération trouve un écho dans deux des partis pris plastiques de l’œuvre : le recours à la cassette 8mm et au noir et blancs. Le 8mm caméscope employé, utile à l’immersion au côté du personnage comme si l’on y était, dans la pure tradition du cinéma direct ou vérité, souffre d’une authentique laideur visuelle liée à sa définition. Le noir et blanc, lui, très fortement contrasté et avec peu de nuance de gris, esthétise le tout et fait penser à de l’expressionnisme au point de faire passer les défauts techniques, comme l’image baveuse et la surexposition, pour des choix picturaux avant-gardistes.
Ajoutons que là où ce noir et blanc tendrait normalement à atténuer les barrières temporelles pour situer New York dans une dimension atemporelle, ici, il n’en est rien. D’abord à cause de la présence récurrente du World Trade Center dans le cadre, ensuite en raison de l’attitude même de "speed" Levitch qui, malgré la précarité, trouve toujours le bon mot ou le motif à sourire sans trop s’en faire. Soit une attitude, une philosophie, à l’américaine plus encore qu’à la New-Yorkaise, qui est aujourd’hui si ce n’est entièrement disparue en tout cas en voie d’extinction. Ainsi, la conscience de ce qui a été perdu durant le premier quart du vingt-et-unième siècle, vis-à-vis de ce pays, éclate à chaque image de cette œuvre qui, sans aucun doute, sans que cela en ai été l’intention à l’origine, est pourvue d’une mélancolie qui en renforce l’intensité poétique.
Cela a d’autant plus d’impact que, ni l’auteur du film, ni son personnage, n’ont la moindre idée de ce qui va leur tomber dessus. Ils n’imaginent manifestement pas que le monde dans lequel ils évoluent et qu’ils ont à cœur de vertement critiquer (l’anarchisme de Levitch n’est sans doute pas pour rien dans la fascination que lui porte le réalisateur) est sur le point, effectivement, de sombrer. Cela procure une sensation similaire à celle qui peut saisir le public devant certains films des frères Lumière, notamment quand ils montrent des soldats, quelles que soient leurs nations respectives, s’amuser à faire la guerre comme des enfants à la veille de la grande boucherie dont peu reviendront intacts. Concluons enfin par le fait que le film prouve par A plus B qu’un monde sans Internet, sans réseau social, sans intelligence artificielle, était viable, plaçant ainsi l’humain au cœur du processus de transmission du savoir, et le tableau de la nostalgie est complet. Il ne faut donc pas hésiter à aller (re)voir The Cruise, autant pour ses partis pris formels et son personnage principal exubérant, que pour la fenêtre qu’il ouvre sur un monde qui n’est plus, mais dont il serait sage de s’inspirer.
Hugo Dervisoglou
Jeune Cinéma en ligne directe
The Cruise. Réal, ph : Bennett Miller ; mont : Michael Levine ; mu : Marty Beller. Avec Timothy "Speed" Levitch (USA, 1998, 74 mn). Documentaire.