par Patrice Bougon
Jeune Cinéma n°441-442, mars 2026
Sélection officielle En compétition du Sundance Film Festival 2025
Prix spécial du Jury
Sortie le mercredi 4 mars 2026
Cette comédie qui nous vient du Québec, prix spécial du Jury du Sundance Film Festival, est une adaptation du film Deux femmes en or (1970) de Claude Fournier & Marie-Josée Raymond, un des plus grands succès de l’histoire du cinéma québécois. Ce film a donné lieu à une adaptation théâtrale par Catherine Léger qui a aussi écrit le scénario de Deux femmes et quelques hommes. Cinquante ans après sa première version, le contexte de réception de ce second film a changé dans ce pays où la religion a eu longtemps un poids très important sur les mœurs. Si, en 1970, la libération des mœurs, exhibée dans Deux femmes en or, a pu marquer le public, en 2025, un pas de plus est franchi, au niveau du discours et des initiatives sexuelles féminines, mais celles-ci ne conduisent pas forcément à davantage de bonheur dans la vie conjugale ou la pratique de la drague, un peu sauvage, telle qu’elle est ici montrée.
Deux couples, l’un avec un bébé, l’autre avec un enfant de 9 ans vivent dans l’ennui, l’absence de désir, et la frustration affective et sexuelle. Violette la blonde, entend souvent des cris de corneille dont elle ne comprend pas, en un premier temps, qu’ils ressemblent fortement à des cris de jouissance sexuelle, produisant en cela un effet comique lorsqu’elle se confie à son mari puis à d’autres personnes, notamment sa voisine, la brune Florence, qu’elle finit par soupçonner d’exhiber, phoniquement, ses orgasmes avant que celle-ci ne lui avoue ne plus faire l’amour depuis des années.
Le spectateur découvrira que cette mère de famille prend des antidépresseurs qui réduisent considérablement sa libido, mais que son mari préfère cette situation qui a l’intérêt d’éviter les comportements suicidaires de son épouse. Dans les deux cas, l’apparition de l’enfant, fait psychologique et sociologique fréquent et universel, réduit ces femmes à n’être que de simples mères, ce qui produit une impasse dans le couple.
L’autre problème, qui n’est pas traité dans cette comédie, c’est qu’il manque aussi autre chose dans ces couples : le partage des activités, des goûts, des passions, et la sublimation dans la culture. Ce film grand public, qui fait souvent sourire, n’a pas bien sûr pour but de réfléchir sérieusement sur l’échec fréquent de tout couple (le taux de divorce en Occident est parlant), mais il montre des tentatives pour avoir un peu de plaisir par le biais d’applications de rencontres et surtout par l’appel à divers ouvriers pour l’installation d’un câble de télévision dans une chambre, un problème de plomberie ou d’extermination des corneilles dont l’employé ne trouve évidemment pas de trace.
Nous sommes loin des marivaudages brillants et ironiques de Ernst Lubitsch ou du Woody Allen des bonnes années, dans lesquels les personnages se séduisent en parlant, de façon plus ou moins pertinente, de littérature, de philosophie ou de peinture. Ici, les protagonistes sont des gens ordinaires, pour qui le sexe est le meilleur antidépresseur. Pourquoi pas, mais ses effets sont malheureusement ponctuels. Le film étant réalisé par une femme, tout comme le scénario, et les deux personnages principaux étant des femmes, la touche féministe est bien sûr audible et visible, notamment quand Violette critique la monogamie instituée historiquement par des hommes, et qu’elle ne se prive pas de multiplier les aventures sans se sentir coupable puisque son mari n’a cessé de la tromper avec une collègue. Le propos du film échappe à tout militantisme féministe, car le renversement du stéréotype de la femme trompée n’apporte aux deux épouses qu’une excitation ponctuelle, lors de situations incongrues et comiques, mais tout plaisir est bon à saisir pour éviter l’ennui. Notons enfin que sans en faire un enjeu explicite, ce film a une portée réflexive puisque les cris off qui, un temps, semble ceux de la corneille, permettent d’imaginer des scènes d’un autre ordre. Or, imaginer ce qu’on ne voit pas sur l’écran est aussi une grande jouissance…
Patrice Bougon
Jeune Cinéma n°441-442, mars 2026
Deux femmes et quelques hommes (Deux femmes en or). Réal : Chloé Robichaud ; sc : Catherine Léger ; ph : Sara Mishara ; mont : Mathieu Bouchard & Madeleine Gavin ; mu : Philippe Brault. Int : Karine Gonthier-Hyndman, Laurence Lebœuf, Félix Moati, Mani Soleymanlou, Sophie Nélisse (Canada, 2025, 100 mn).