par Nicole Gabriel
Jeune Cinéma n°441-442, mars 2026
Sélection officielle Perspectives de la Berlinale 2025
Sortie le mercredi 11 mars 2026
Little Trouble Girls est le premier long métrage de la réalisatrice slovène Urška Djukić, née en 1986. Le film s’ouvre sur un écran noir, la bande sonore étant constituée de souffles, de soupirs, de murmures et de chuchotements qui se muent en prières. La caméra s’attarde longuement sur une miniature du 14e siècle qui ornait le livre d’heures de la duchesse Bonne de Luxembourg. Attribuée au peintre Jean Le Noir, elle représente, au centre d’un décor floral, la plaie au flanc du Christ en croix. La commanditaire avait demandé que celle-ci soit figurée non de façon horizontale, mais verticale, se référant à une croyance médiévale voulant que la blessure infligée symbolise également le "portail de la vie". Ce qui est minuscule dans l’original devient, sur grand écran, la gigantesque figuration d’une vulve. S’ensuit une série de gros plans partiels sur des lèvres, des oreilles, des boucles de cheveux de très jeunes filles, évoquant à la fois, façon puzzle, des portraits de Botticelli ou des Picasso de la période cubiste.
Une école catholique de jeunes filles slovènes suit un stage de chant dans la ville italienne de Cividiale, dans un magnifique couvent tenu par des Ursulines. Les demoiselles sont loin de chez elles et entre elles. Elles se promènent en short, sans que les sœurs ne s’en offusquent. Une nouvelle venue Lucia (Jara Sofija Ostan), plus réservée que les autres, est l’objet des attentions d’Anna-Maria. Aussi espiègle que délurée, celle-ci tente de faire son éducation sentimentale, lui posant des questions intimes, l’intimidant par des caresses, des baisers ou dirigeant son attention vers un groupe d’ouvriers qui travaillent dans le jardin intérieur. Lucia ne repousse pas ces avances. Mais elle semble plus attirée par les travailleurs. Au point de suivre l’un d‘entre eux au bord du cours d’eau. Le montage ne garde de leur rencontre qu’un échange de regards stupéfiés.
Lors d’une conversation entre les deux jeunes filles et l’une des sœurs, Anna-Maria interroge celle-ci sur le sens du célibat. Sans effronterie, mais avec assurance, elle lui demande si l’étreinte d’un amant ne lui manque pas. "La main de Dieu émeut le corps", lui répond la religieuse. Lucia est attentive à ce discours, mais semble déchirée entre la foi et l‘irruption de la sexualité. Anna-Maria, qui dès lors se détache de son amie, se soucie aussi peu du sentiment de culpabilité que de la Vierge Marie. Pas question pour elle de transgression, mais d’hormones de plaisir.
Subtilement interprété par des débutantes, le film est remarquable esthétiquement. Il dépasse par ses qualités formelles le coming-of-age movie habituel. L’histoire l’emporte sur l’anecdote. Elle se raconte par des images, comme celle d’un nombril féminin, relayée par des inserts récurrents sur des fleurs, roses ou dahlias que parfois pollinise une abeille. Le motif devient variation infinie. Il est repris par celui des bouches ouvertes au cours des répétitions, glorifié sur le plan sonore par les vocalises pour chauffer la voix, les exercices de détente pour l’assouplir ou de respirations pour la détendre. Car on chante avec son corps.
Nicole Gabriel
Jeune Cinéma n°441-442, mars 2026
Little Trouble Girls (Kaj ti je deklica). Réal : Urška Djukić, ; sc : U.D., Maria Bohr, Jérémie Dubois & Geoffroy Grison ; ph : Lev Predan Kowarski ; mont : Vladimir Gojun ; mu : Kranjcan Lojze ; déc : Vasja Kokelj ; cost : Gilda Venturini. Int : Jara Sofija Ostan, Mina Švajger, Saša Tabaković, Nataša Burger, Staša Popović, Mateja Strle (Slovénie-Italie-Croatie-Serbie, 2025, 89 mn).