Sophie Fillières écrit le scénario de ce film en 2023, l’année de son décès. L’idée d’un père devenu un autre homme après la mort de son enfant, lui semblait intéressante. Elle avait même pensé pour ce rôle à Fabrice Luchini, sensible à l’œuvre de Victor Hugo. Plus tard ce sont ses propres enfants qui proposent à Pascal Bonitzer de réaliser le film. Ainsi se construit Victor comme tout le monde, autour de Fabrice Zucchini (dans le film) déclamant les textes de l’écrivain principalement tirés des Contemplations et du poème qu’il écrivit en mémoire de sa fille Léopoldine, "Demain, dès l’aube"…
Le film est composé de ses relations affectives auprès d’adultes et d’enfants dont Lisbeth (Marie Narbonne) ici la fille de Luchini, et Pia (Suzanne de Baecque), dont les présences à l’écran sont très attachantes. Victor comme tout le monde se présente en forme de puzzle ou de labyrinthe, sentimental, amoureux, filial, chacun y retrouvant sa place parmi les pièces manquantes ou invisibles incarnées par des personnages qui se croisent, pas vraiment étrangers, ni nécessairement intimes autour de la figure tutélaire de Victor Hugo.
C’est le cas de Chiara Mastroianni qui apparait brièvement par écran interposé et qui, depuis l’Amérique, encourage son amoureux Fabrice Zucchini pour son prochain spectacle. Certaines scènes sont d’ailleurs filmées en direct lors du spectacle de Fabrice Luchini au Théâtre de la Porte Saint-Martin à Paris. Beaucoup de mots sont dits, ceux de Victor Hugo et ceux des personnages, chacun tentant d’analyser la personnalité littéraire et humaine de l’écrivain et ses effets sur une nouvelle génération de femmes, le trio contestataire et sympathique des jeunes filles : Pia (Suzanne de Baecque), Suzanne (Louise Orry Diquéro) et Georgia (Iris Bry). Ce qui produit de belles et amusantes controverses dans le langage comme dans l’énoncé des réflexions.
Le cinéma de Pascal Bonitzer est particulièrement parlant, dans un style élégant et mesuré proche de Éric Rohmer. Les scènes, prétextes à échanger des points de vue sur la vie, l’amour, l’amitié, sont souvent animées par des textes ou des citations, un cinéma littéralement habité par les romans. Au fur et à mesure du récit, allant du présent au passé, on se demande un peu d’où surgira la faille capable de l’interrompre, ou en tous cas, susceptible de nous faire croire à sa réalité vivante. Fabrice Luchini, omniprésent, en fait toujours un peu trop, mais maîtrisé par Pascal Bonitzer, il exprime avec brio le vertige de l’acteur immergé par son métier, et la solitude qui l’accompagne, le rendant aveugle et sourd à ce qui se passe autour de lui et soudain à son enfant qu’il n’a pas vu grandir. "Demain dès l’aube" fait écho à la situation finale du film, à propos de Lisbeth. Le choc d’un moment d’émotion pure.
Gisèle Breteau Skira
Jeune Cinéma n°441-442, mars 2026
Victor comme tout le monde. Réal : Pascal Bonitzer ; sc : Sophie Fillières ; ph : Yves Angelo ; mont : Monica Coleman, déc : Christophe Rudel ; cost : Marielle Robaut. Int : Fabrice Luchini, Chiara Mastroianni, Marie Narbonne, Suzanne de Baecque, Louise Orry Diquéro, Iris Bry, Naidra Ayadi (France, 2025, 88 mn).