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Choses de la vie (les) (1969)
de Claude Sautet
publié le mercredi 11 mars 2026

par Luce Vigo-Sand
Jeune Cinéma n°45, mars 1970

Sélection officielle En compétition du Festival de Cannes 1970

Sorties le vendredi 13 mars 1970 et le mercredi 11 mars 2026


 


Connu et estimé dans le monde du cinéma pour des films bien faits comme Classe tous risques (1960), Claude Sautet va sans doute recevoir enfin, à plus de 45 ans, la consécration du public avec Les Choses de la vie, Prix Louis-Delluc 1970. Et ce sera justice. Non pas que Les Choses de la vie puisse véritablement être une date dans l’histoire du cinéma, Ce n’est pas un film tapageur, ni révolutionnaire dans sa forme et son contenu. Et pourtant ce film est une gageure, et une gageure réussie. En effet, choisir d’adapter à l’écran le roman de Paul Guimard, ce n’était pas choisir la facilité. Mis à part le côté spectaculaire d’un grave accident de voiture, comment rendre par l’image un récit tout intérieur reposant essentiellement, d’abord, sur des sensations, et sur une pensée à la fois précise et extrêmement fluctuante ? Une pensée qui, en se projetant à la fois et dans un passé proche et lointain et dans un avenir immédiat, s’empare de l’un et de l’autre avec une force telle qu’ils sont instantanément vécus comme présents. Comment, en effet, rendre tout cela tangible sans risque de nous rappeler qu’un autre avait déjà traité ce thème avec intelligence et sensibilité, on pense à l’œuvre de Alain Resnais, et plus précisément à Je t’aime, je t’aime (1968).


 


 

Certes, on peut trouver bien des points de rencontre entre les deux films. Dans les deux cas, il s’agit d’un homme qui, se sentant proche de la mort, se sent aussi proche, non pas de sa vie en général, mais de ce qui a fait sa vie. Dans Je t’aime, je t’aime, comme dans Les Choses de la vie, la pensée de l’homme, qui revit ainsi certains moments de son existence privilégiés par sa mémoire, tourne autour d’une ou plusieurs femmes et d’une multiplicité de détails qui n’ont d’importance que pour celui qui les a vécus. Or, malgré ses qualités de finesse, malgré la maîtrise de la réalisation de Alain Resnais et l’étonnante interprétation de Claude Rich, Je t’aime, je t’aime n’a pas été un grand succès public. Les Choses de la vie en sera probablement un (indépendamment du Prix Delluc). On peut se demander alors pourquoi le film de Claude Sautet touchera sans doute davantage les gens.


 


 

D’abord Les Choses de la vie, ce sont vraiment les choses de la vie. Pas de science-fiction, pas de situation exceptionnelle, mais un fait quotidien, banal, qui, n’importe quand, un jour, peut bouleverser l’existence de chacun un accident de voiture, bête, dont personne n’est vraiment responsable et que l’on a le temps de voir venir mais pas d’éviter. Une bonne voiture, une route apparemment sans embûches, un homme réfléchi au volant, Pierre Bérard (Michel Piccoli). En quelques secondes tout est changé, deux camions encombrent la route, la voiture et son conducteur se retrouvent dans un champ, tous deux disloqués. L’homme, dans ce court instant où se sont joués sa vie et sa mort, est devenu un autre. Mais un autre qui a à peine le temps d’exister puisqu’il mourra à l’hôpital, sur une table d’opération. Et ceux qu’il laisse derrière lui, sa femme (Léa Massari), son fils (Gérard Lartigau), sa maîtresse (Romy Schneider), ses collaborateurs et ses amis ne sauront jamais que l’homme qui les a quittés n’était plus celui qu’ils connaissaient, plus exactement. Car il s’était libéré de cette espèce de complaisance inconsciente qu’il avait à l’égard de lui-même et qui lui permettait de vivre sans faire de choix véritable.


 


 

À l’instant même où il est sur le point de la perdre, nous pénétrons dans la vie de Pierre Bérard, en spectateurs, comme tous ces gens, enfants, adultes, sortis précipitamment de leurs voitures qui commentent l’accident. Cet accident nous le voyons d’abord de l’extérieur : c’est une roue qui traverse la route avant de se coucher dans un champ, puis tout un remue-ménage de gens qui s’agitent. Mais c’est surtout un homme qui, en quelques secondes grâce à ce pouvoir que la pensée a de dilater le temps à l’approche de la mort, refait le chemin qu’il vient de parcourir en plusieurs heures, sinon plusieurs années. Ce chemin nous le parcourons avec lui pendant que l’accident se décompose sous nos yeux en un ralenti qui donne tout leur poids et leur sens à ces minutes qui deviennent des heures. Chaque nouvelle étape de l’accident, ainsi suspendus dans le temps, s’accompagne d’un récit intérieur qui se projette sur l’écran en images pleines de vie qui introduisent chaque fois un nouveau personnage de la vie de Pierre Bérard.


 


 

C’est d’abord sa maîtresse Hélène, le souvenir d’un matin heureux, d’un dos nu, d’une pomme croquée, d’un mot tendre tapé au milieu d’une traduction d’allemand. C’est aussi une photo tombée d’un livre, une maison à I’Île de Ré, Catherine la femme de Bérard, son fils. Et l’évocation d’un départ proche pour la Tunisie. Arrive ensuite le père que l’on taquine, qui a des besoins d’argent, qu’inquiète un peu le voyage en Tunisie : "Alors, tu veux abandonner ton vieux père ?". Puis l’on voit l’ami, le collaborateur (Jean Bouise), et Pierre Bérard dans son travail, en rage contre des promoteurs immobiliers : "Si on faisait passer le tout-à-l’égout devant vos fenêtres, on verrait vos gueules !".


 


 

Vient alors Catherine, sa femme, sa collaboratrice : "Comment c’était l’île de Ré ?". On parle du bateau, d’une petite table ovale qui a été cassée, aussi du fils : "Tu as dit à Bertrand que tu partais ?" Mais d’abord il faut aller à Rennes, demain, et pour cela prendre des papiers dans la maison que Pierre Bérard a quittée. Il y trouve la vieille Guite, et le souvenir de son chien mort, celui de l’ami Paul lié maintenant à la vie de Catherine. Il vole un petit tableau, voit son fils et lui promet d’aller quinze jours à l’île de Ré. D’où la jalousie d’Hélène, la morne soirée chez les parents, la scène dans la voiture avant le départ pour Rennes, la lettre que Bérard écrit à Hélène en cours de route. "Je te quitte, nous allions devenir misérables, ce que je refuse..." Cette lettre qu’il remplace à la dernière minute par un appel aux abonnés absents disant à Hélène que "elle est attendue ce soir à l’hôtel Duguesclin impatiemment". Cette lettre que l’on trouvera dans sa poche au moment de l’accident et que l’on remettra à Catherine.


 


 

C’est tout cela Les Choses de la Vie, un fruit, un meuble, un animal, les êtres et les distances que l’on a par rapport à eux, les souvenirs plus ou moins colorés - on pense à l’image du mensonge, la ballade en bateau, qui pâlit de plus en plus - et les rêves tendus vers l’avenir. C’est aussi une espèce de décalage entre la propre réalité intérieure d’un homme et celle que voient ou vivent les autres. Décalage que Claude Sautet fait très bien sentir dans tout le film, et surtout dans la dernière partie lorsque Pierre Bérard, gisant dans l’herbe ou sur sa civière, reste très présent à ce qui se passe autour de lui et en lui. C’est enfin un film d’une grande sensibilité, monté d’une manière rigoureuse admirable, avec une attention qui s’est portée sur chaque détail, sur chaque comédien, du plus petit au plus grand rôle. Chacun est à sa place. Qui pourrait croire, par exemple, que Hervé Sand et Bobby Lapointe n’ont jamais été camionneurs ?

Luce Vigo-Sand
Jeune Cinéma n°45, mars 1970


Les Choses de la vie. Réal : Claude Sautet ; sc : C.S., Jean-Loup Dabadie, Sandro Continenza & Paul Guimard d’après son roman (1967) ; ph : Jean Boffety ; mont : Jacquelne Thiédot ; mu : Philippe Sarde. Int : Michel Piccoli, Romy Schneider, Lea Massari, Jean Bouise, Gérard Lartigau, Bobby Lapointe, Hervé Sand (France-Italie, 1969, 89 mn).



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